‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 79 sur 415 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

lion ordinaire ne soit pas fort éloignée de celle qu'on prétend introduire^ et c'est ce qu'on n'observe pas toujours dans les mathématiques.

On ne prétend pas aussi, par ce qu'on vient de dire, condamner l'algèbre, telle principalement que M. Descartes l'a rétablie; car encore que la nouveauté de quelques expressions de celte science fasse d'abord quelque peine à 1 esprit, il y a si p»eu de variété et de confusion flans ces expressions,, et le secours que l'esprit en reçoit surpasse si fort la difficulté qu'il y a trouvée, qu'on ne croit pas qu'il se puisse inventer une manière de raisonner et d'exprimer ses raisonnements qui s'accommode mieux avec la nature de l'esprit et qui puisse le porter plus avant dans la découverte des vérités inconnues. Les expressions de cette science ne partagent point la capacité de l'esprit; elles ne chargent point la mémoire; elles abrègent d'une manière merveilleuse toutes nos idées et tous nos raisonnements, et elles les rendent même en quelque manière sensibles par Tusage. Enfin leur utilité est beaucoup plus grande que celle des expressions, quoique naturelles, des figures dessinées de triangles, de carrés et autres semblables qui ne peuvent servir à la recherche et à Texposition des vérités un peu cachées; mais c'est assez parler de la liaison des idées avec les traces du cerveau; il est à propos de dire quelque chose de la liaison des traces les unes avec les autres, et par conséquent de celle qui est entre les idées qui répondent à ces traces.

II. Cette liaison consiste en ce que les traces du cerveau se lient si bien les unes avec les autres qu'elles ne peuvent plus se réveiller sans toutes celles qui ont été imprimées dans le môme temps. Si un homme, par exemple, se trouve dans quelque cérémonie publique, s'il en remarque toutes les circonstances et toutes les principales personnes qui y assistent, le temps, le lieu,

le jour et toutes les autres particularités, il suîûvst qu'il se souvieane du lieu, ou même d'une autre circonstance moins remarquable de la cérémonie, pour se représenter toutes les aulres. C'est pour cela que quand nous ne nous souvenons pas du nom principal d'une chose, nous le désignons suffisamment eu nous servant, d'un nom qui signifie quelque circoubtance de cette chose. Gomme ne pouvant pas nous souvenir du aom propre d'une église, nous pouvons nous servir d'un autre nom qui signilie une chose qui il y a quelque rapport. Nous pouvons dire : c'est cette église où il y avait tant de presse, où monsieur. . . prêchait, où nous all&mes dimanche; et ne pouvant trouver le nom propre d'une personne, ou étant plus à propros de le désigner d'une autre matière, on le peut marquer par ce vis<ige picoté de vérole, ce grand homme bien fail, ce pelitbossu, selon les inclinations qu'on a pour lui, quoiqu'on ait tort de se servir de. paroles de mépris.

Or la liaison mutuelle des traces, et par conséquent des idées les unes avec les autres, n'est pas seulement le fondement de toutes les figures de la rhétorique, mais encore d'une infinité d'autres chQses de plus grande conséquence dans la morale, dams la politique et généralement dans toutes les sciences qui ont quelque rapport à l'homme, et par conséquent de beaucoup de choses dont nous parlerons dans la suite.

La cause de cette liaison de plusieurs traces est Videniitédii temps auquel elles ont été imprimées dans le cerveau, car il surfit que plusieurs traces aient été produites dans le même temps, afin qu'elles ne puissent plus se réveiller que touies ensemble, parce que les esprits animaux trouvant le chemin de toutes les traces qui se sont faites dans le même temps, enlr^ouvert, ils y continuent leur chemin à cause qu'ils y passent plus facilement que par les autres endroits du

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cerveau : c'est là la cause de la mémoire et des habitades corporelles qui nous sont communes avec les bêtes.

Ces liaisons des traces ne sont pas toujours jointes avec les émotions des esprits, parce que loules les choses que nous voyons ne nous paraissent pas toujours ou bonnes ou mauvaises. Ces liaisons peuvent aussi changer et se rompre, parce que, n'étant pas toujours nécessaires à la conservation de la vie, elles ne doivent pas toujours être les mêmes.

Mais il y a dans notre cerveau des traces qui sont liées naturellement les unes avec les autres, et encore avec certaines émotions des esprits, parce que cela est nécessaire à la conservation de la vie, et leur liaison ne peutse rompre, ou ne peut se rompre facilement, parce qu'il est bon qu'elle soit toujours la môme. Par exemple, la trace d'une grande hauteur que Ton voit audessous de soi, et de laquelle on est en danger de tomber, on la trace de quelque grand corps qui est prêt h tomber sur nous et à nous écraser, est naturellement liée avec celle qui nous représente la mort, et avec une émotion des esprits qui nous dipose à la fuite et au désir de fuir. Cette liaison ne change jamais, parce qu'il est nécessaire qu'elle soit toujours la môme, et elle consiste dans une disposition des fibres du cerveau que nous avons dès notre naissance.

Toutes les liaisons qui ne sont point naturelles se peuvent et se doivent rompre, parce que les différentes circonstances des temps et des lieux les doivent changer afin qu'elles soient utiles à la conservation de la vie. 11 est bon que les perdrix, par exemple, fuient les hommes qui ont des fusils, dans les lieux ou dans * les temps où Ton leur fait la chasse ; mais il n'est pas nécessaire qu'elles les fuisent en d'autres lieux et en d'autres temps. Ainsi, pour la conservation de tous les m. 1G

animaux, il est nécessaire qu'il y ait de certaines liaisons des traces qui se puissent former et détruire faci' lement; qu'il y en ait d'autres enfm qui ne se puissent rompre que difficilement, et d'autres enfm qui ne se puissent jamais rompre.

Il est Irès-utile de rechercher avec soin les différenls effets que ces différentes liaisons sont capables de produire; car ces effets sont en très-grand nombre et de très-grande conséquence pour la connaissance de l'homme.

III. Pour l'explication de la mémoire, il suffit de bien comprendre celle vérité : que toutes rtos différentes perceptions sont attachées aux changements qui arrivent aux flbres de la partie principale du cerveau dans laquelle l'âme réside plus particulièrement, parce que, ce seul principe supposé, la nature de la mémoire est expliquée. Car de môme que les branches d'un arbre, qui ont demeuré quelque temps ployces d'une certaine façon, conservent quelque facilité pour être ployées de nouveau de la même manière, ainsi les fibres du cerveau, ayant une fois reçu certaines impressions par le cours des esprits animaux et par l'action des objets, gardent assez longtemps quelque facilité pour recevoir ces mêmes dispositions. Or la mémoire ne consiste que dans cette facilité, puisque l'on pense aux mêmes choses lorsque le cerveau reçoit les mêmes impressions.

Gomme les esprits animaux agissent tantôt plus et tantôt moins fort sur la substance du cerveau, et que les objets sensibles font des impressions bien plus grandes que l'imagination toute seule, il est facile de là de reconnaître pourquoi on ne se souvient pas également de toutes les choses que l'on a aperçues; pourquoi, par exemple, ce que l'on a aperçu plusieurs fois se représente d'ordinaire à Tâmc plus nettement

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que ce que Ton n'a aperçu qu'une ou deux fois ; pourquoi on se souvient plus distinctement des choses qu'on a vues que de celles qu'on a seulement imaginées; et ainsi pourquoi on saura mieux, par exemple, ia distribution des veines dans le foie après l'avoir vue une seule fois dans la dissection de cette partie qu'après l'avoir lue plusieurs fois dans un livre d'anatomie, et d'autres choses semblables.

Que si on veut faire réflexion sur ce qu'on a dît auparavant de l'imagination et sur le peu que l'on vient de dire de la mémoire, et si l'on est délivré de ce préjugé, que notre cerveau est trop petit pour conserver des vestiges et des impressions en fort grand nombre, on aura le plaisir de découvrir la cause de tous ces effets surprenants de la mémoire, dont parle saint Augustin avec tant d'admiration, dans le dixième livre de ses Confessions. Et l'on ne veut pas expliquer ces choses plus au long, parce que l'on croit qu'il est plus à propos que chacun se les explique à soi-même par quelque effort d'esprit ; à cause que les choses qu'on découvre par cette voie sont toujours plus agréables, et font davantage d'impression sur nous que celles qu'on apprend des autres.

IV. Pour l'explication des habitudes^ il est nécessaire de savoir la manière dont on a sujet de penser que l'âme remue les parties du corps auquel elle est unie. La voici. Selon toutes les apparences du monde, il y a toujours dans quelques endroits du cerveau, quels qu'ils soient, un assez grand nombre d'esprits animaux très-agités par la chaleur du cœur d'où ils sont sortis, et tous prêts de couler dans les lieux où ils trouvent le passage ouvert. Tous les nerfs aboutissent au réservoir de ces esprits, et l'âme a le pouvoir de déterminer leur mouvement et de les conduire par ces nerfs dans tous les muscles du corps. Ces esprits y étant entrés^ .

ils les enflent, et par conséquent ils les raccourcissent; ainsi ils remuent les parlies auxquelles ces muscles sont attachés.

On n'aura pas de peine à se persuader que l'âme remue le corps de la manière qu*on vient d'expliqiier, si on prend garde que, lorsqu'on a été longtemps sans manger^ on a beau vouloir donner de certains mouvements à son corps, on n'en peut venir à bout, et même Ton a quelque peine à se soutenir sur ses pieds. Mais si on trouve moyen de faire couler dans son cœur quelque chose de fort spiritueux, comme du vin ou quelqu'aqtre pareille nourriture^ on sent aussitôt que le corps obéit avec beaucoup plus de facilité, et l'on se remue en toutes les manières qu'on souhaite. Car cette seule expérience fait, ce me semble, assez voir que TAme ne pouvait donner de mouvement à son corps faute d'esprits animaux, et que c'est par leur moyen qu'elle a recouvré son empire sur lui.

Or, les enflures des muscles sont si visibles et si sensibles dans les agitations de nos bras et de toutes les parties de notre corps, et il est si raisonnable de croire que ces muscles ne se peuvent enfler, que parce qu'il y entre quelque corps, de môme qu'un ballon ne peut se grossir ni s'enfler que parce qu'il y entre de l'air ou autre chose, qu'il semble qu'on ne puisse douter que les esprits animaux ne soient poussés du cerveau, par les nerfs, jusque dans les muscles, pour les enfler et pour y produire tous les mouvements que nous souhaitons ; car, un muscle étant plein, il est nécessairement.plus court que s'il était vide. Ainsi il tire et remue la partie à laquelle il est attaché, comme on le peut voir expliqué plus au long dans les livres des Passions et àe l'Homme de M. Descartes. On ne donne pas cependant cette explication comme parfaitement démontrée dans toutes ses parties. Pour la rendi-c en-

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tîèrement évidente, il y a encore plusieurs choses à désirer, (lesquelles il est presque impossible de s'éclaircir. Mais il est aussi assez inutile de les savoir pour notre sujet; car, que cette explication soit vraie ou fausse, elle ne laisse pas d'être également utile pour faire coûnaitre la nature des habitudes, parce que si l'âme ne remue point le corps de cette manière, elle le remue nécessairement de quelque autre qui lui est assez semblable, pour en tirer les conséquences que nous en tirons.

Mais, afin de suivre notre explication, il faut remarquer que les esprits ne trouvent pas toujours les chemins par où ils doivent passer assez ouverts et assez libres, et que cela fait que nous avons, par exemple, de la difficulté à remuer les doigts avec la vitesse qui est nécessaire pour jouer des instruments de musique, ou les muscles qui servent à la prononciation pour prononcer Ibs mots d'une langue étrangère; mais que peu à peu les esprits animaux, par leur cours continuel, ouvrent et aplanissent ces chemins, en sorte qu'avec le temps ils n'y trouvent plus de résistance. Or, c'est dans cette facilité que les esprits animaux ont de passer dans les membres de notre corps que consistent les habitudes.

11 est très-facile, selon cette explication, de résoudre une infinité de questions qui regardent les habitudes, comme, par exemple, pourquoi les entants sont plus capables d'acquérir de nouvelles habitudes que les personnes plus âgées; pourquoi il est très-difficile de perdre de vieilles habitudes; pourquoi les hommes, à force de parler, ont acquis une si grande facilité à cela, qu'ils prononcent leurs paroles avec une vitesse incroyable, et môme sans y penser, comme il n'arrive que trop souvent à ceux qui disent des prières qu'ils ont acculumé de faire depuis plusieurs années. Gepen-

dant, pour prononcer un seul mol, il faut remuer dans uu certain temps et dans un certain ordre plusieurs muscles à la fois, comme ceux de la langue, des lèvres, du gosier et du diaphragme. Mais on pourra, avec un peu de médilalion, se satisfaire sur ces questions et sur plusieurs autres très-curieuses et assez utiles, et il n'est pas nécessaire de s'y arrêter.

Il est visible, par ce que l'on vient de dire, qu'il y a beaucoup de rapport entre la mémoire et les habitudes^ et qu'en un sens la mémoire peut passer pour une espèce d'habitude. Car, de même que les habitudes corporelles consistent dans la facilité que les esprits ont acquise de passer par certains endroits de notre corps; ainsi la mémoire consiste dans les traces que les mômes esprits ont imprimées dans le cerveau, lesquelles sont causes de la facilité que nous avons de nous souvenir des choses. De sorte que, s'il n'y avait point de perceptions attachées aux cours des esprits animaux ni à ces traces, il n'y aurait aucune différence entre la mémoire et les autres habitudes. Il n'est pas aussi plus difficile de concevoir que les bêtes, quoique sans âme et incapables d'aucune perception, se souviennent en leur manière des choses qui ont fait impression dans leur cerveau que de concevoir qu'elles soient capables d'acquérir difTérentes habitudes; et, après ce que je viens de dire des habitudes, je ne vois pas qu'il y ait beaucoup plus de difficulté à se représenter comment les membres de leur corps acquièrent peu à peu différentes habitudes qu'à concevoir comment une machine nouvellement faite ne joue pas si facilement que lorsqu'on en a fait quelque usage.

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