XVIII * PREFACE
La principale raison pour laquelle on souhaite extrêmement que ceux qui liront cet ouvrage s'y appliquent de toutes leurs forces^ c'est que Ton désire d'être i^epris des fautes qu'on pourrait y avoir commises; car on ne s'imagine pas être infaillible. On a une si étroite liaison avec son corps, et on en dépend si fort,, que l'on appréhende, avec raison, de n'avoir pas toujours bien discerné le bruit confus dont il remplit l'imagination d'avec la voix pure de la vérité qui parle à l'esprit.
S'il n'y avait que Dieu qui parlât, et que l'on ne ju* geât que selon ce qu'on entendrait, on pourrait peut-être user de ces paroles de Jésus-Christ : Je juge selon ce que j'entends f et mon jugement est juste etvéritabk^. Mais on a un corps qui parle plus haut que Dieu même, et ce corps ne dit jamais la vérité. On a de l'amourpropre, qui corrompt les paroles de celui qui dit toujours la vérité. Et on a de l'orgueil, qui inspire l'audace de juger sans attendre les réponses de la vérité, selon lesquelles seules on doit juger: car la principale cause de nos erreurs, c'est que nos jugements s'étendent à plus de choses que la vue claire de notre esprit. Je prie donc ceux à qui Dieu fera connaître mes égarements de me redresser, afin que cet ouvrage, que je ne donne que comme un essai dont le sujet est très-digne de l'application des hommes, puisse peu à peu se perfectionner.
On ne l'avait entrepris d'abord que dans le dessein de s'instruire ; mais quelques personnes ayant cru qu'il serait utile de le rendre public, on s'est rendu à leurs raisons d'autant plus volontiers qu'une des principales s'accordait avec ce désir que l'on avait de s'être utile à soi-même. Le véritable moyen, disaient-ils, de s'ins-
1 Sicutaudio, sicjudico, etjudicium meuin justuin est, quia non «iUSBro voluntatem nioain. Kp, Joan., ch. 3, 30.
PRÉrACE. XIX
traire pleinemeot de quelque matière, c'est de proposer aux habiles gens les sentiments qu'on en a. Gela excite notre attention et 1^ leur. Quelquefois ils ont d'autres Tues, et ils découvrent d'autres vérités que nous ; et quelquefois ils poussent certaines découvertes qu'on a négligées par paresse, ou qu'on a abandonnées faute de courage et de force.
Cest dans cette vue de mon utilité particulière et de celle de quelques autres, que je me hasarde à être auteur. Mais, afin que mes espérances ne soient point vaines, je donne cet avis : qu'on ne doit pas se rebuter d'abord, si l'on trouve des choses qui choquent les opinions ordinaires que Ton a crues toute sa vie, et que l'on voit approuvées généralement de tous les hommes et dans tous les siècles. Ce sont les erreurs les plus générales que je tâche principalement de détruire. Si les hommes étaient fort éclairés, l'approbation universelle serait une raison; mais c'est tout ïé contraire. Que l'on soit donc averti, une fois pour toutes, qu'il n'y a que la raison qui doive présider au jugement de toutes les opinions humaines qui n'ont point de rapport à la foi, de laquelle seule Dieu nous instruit d'une manière toute différente de celle dont il nous découvre les choses naturelles. Que l'on rentre dans soi-même, et que l'on s'approche de la lumière qui y luit incessamment, afin que notre raison soit plus éclairée ^. Que Ton évite avec soin toutes les sensations trop vives et toutes les émotions de l'âme qui remplissent la capacité de notre faible intelligence; carie plus petit bruit, le moindre éclat de lumière, dissipe quelquefois la vue de l'esprit.