LIVRE DEUXIÈME
qu'ils font beaucoup d'usage de leur raison dans la manière dont ils apprennent leur langue.
II. Mais puisque la facilité qu'ont les fibres du cer* veau des enfants pour recevoir les impressions touchantes des objets sensibles, est la cause pour laquelle on les juge incapables des sciences abstraites, il est difficile d'y remédier. Car il faut qu'on avoue que si on tenait les enfants sans crainte, sans désirs et sans espérances ; si on ne leur faisait point soufl*rir de douleur, si on les éloignait autant qu'il se peut de leurs petits plaisirs, on pourrait leilr apprendre, dès qu'ils sauraient parler, les choses les plus difficiles et les plus abstraites, ou tout au moins les mathématiques sensibles, la mécanique et d'autres choses sem])lables qui sont nécessaires dans la suite de la vie. Mais ils n'ont garde d'appliquer leur esprit à des sciences abstraites lorsqu'on les agite par des désirs et qu'on les trouble par des frayeurs, ce qu'il est très-nécessaire de bien considérer.
Car comme un homme ambitieux, qui viendrait de perdre son bien et son honneur, ou qui aurait été élevé tout d'un coup à une grande dignité qu'il n'espérait pas, ne serait point en état de résoudre des questions de métaphysique ou des équations d'algèbre, mais seulement de faire les choses que la passion présente lui inspirerait, ainsi les enfants, dans le cerveau desquels une pomme et des dragées font des impressions aussi profondes que les charges et les grandeurs «n font dans celui d'un homme de quarante ans, ne sont pas en état d'écouter des vérités abstraites qu'on leur enseigne. De sorte qu'on peut dire qu'il n'y a rien qui soit si contraire à l'avancement des enfants dans les sciences, que les divertissements continuels dont on les récompense, et que les peines dont on les punit et dont on les menace sans cesse.
9f8 RECHERCHE DE LA ViatTÉ.
Mais ce qui est infiniment plus considérable, c'est que ces craintes de châtiments et ces désirs de récompenses sensibles, dont on remplit l'esprit des enfants, les éloignent entièrement de la piété. La dévotion est encore plus abstraite que la science, elle est encore moins du goût de la nature corrompue. L'esprit de Thomme est assez porté à l'étude, mais il n'est point porté à la piélé. Si donc les grandes agitations ne nous permettent pas d'étudier, quoiqu'il y ait naturellement du plaisir, comment se pourrait-il faire que des enfants, qui sont tout occupés des plaisirs sensibles dont on les récompense et des peines dout on les effraie, se conservassent encore assez de liberté d'esprit pour goûter les choses de piété?
La capacité de Tesprit est fort limitée, il ne faut pas beaucoup de choses pour la remplir; et dans le temps que l'esprit est plein, il est incapable de nouvelles pensées s'il ne se vide auparavant. Mais lorsque l'esprit est rempli des idées sensibles, il ne se vide pas comme il lui plaît. Pour concevoir ceci, il faut considérer que nous sommes tous incessamment portés vers le bien par les inclinations de la nature; et que le plaisir étant le caractère par lequel nous le distinguons du mal, il est nécessaire que le plaisir nous touche et nous occupe plus que tout le reste. Le plaisir étant donc attaché à l'usage des choses sensibles parce qu'elles sont le bien du corps de l'homme, il y a une espèce de nécessité que