‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 110 sur 174 · DE L»ESPRIT PUR. — II' PARTIE · texte numérisé non relu

DE L»ESPRIT PUR. — II' PARTIE

vrai que trois et trois font six , à cause quMI y a égalité entre les deux idées de trois et trois et celle de six ; soit enfin entre les idées et les cho!^e5, quand les idées représentent ce que les choses sont ; car lorsque je dis qu'il y a un soleil, ma proposition est vraie, parce que les idées que j*ai d'existence et de soleil représentent que le soleil existe et que le soleil existe véritablement. Toute Faction et toute l'attention de l'esprit aux objets n'est donc que pour tâcher d'en découvrir les rapports , puisqu'oh ne s'applique aux choses que pour en reconnaître la vérité ou la bonté.

Mais, comme nous avons déjà dit dans le cliapitre précédent, l'attention fatigue beaucoup l'écrit. Il se lasse bientôt de résister à l'impression des sens qui le détourne de son objet et qui l'emporte vers d'autres que l'amour qu'il a pour son corps lui rend agréables. Il est extrêmement borné , et ainsi les différences qui sont entre les sujets qu'il examine étant infinies ou presque infinies, \\ n'est pas capable de les distinguer. L'esprit suppose donc des res- ,semblances imaginaires où il ne remarque pas de différences positives et réelles; les idées de ressemblance lui étant plus présentes, plus familières et plus simples que les, autres. Car il est visible que la ressemblance ne renferme qu'un rapport, et qu'il ne faut qu'une seule idée pour juger que mille choses sont semblables'; au lieu que |)our juger sans crainte de se tromper que mille objets sont différents entre eux , il est absolument nécessaire d'avoir présentes à l'esprit mille idées différentes.

Les hommes s'imaginent donc que les choses de différente nature sont de même nature, et que les choses de même espèce ne diffèrent presque point les unes des autres. Ils jugent que les choses inégales sont égales, que celles qui sont inconstantes sont constantes, et que colles qui sont sans ordre et sans proportion sont trèsordonnées et très-proportionnées. En un mot, ils croient souvent que des choses différentes en nature, en qualité, en étendue, en durée et en proportion, sont semblables en toutes ces choses. Mais cela mérite d'ôtre expliqué plus au long par quelques exemples, parce que c'est la cause d'un nombre infini d'erreurs.

L'esprit et le corps, la substance qui pense et celle qui est étendue, sont deux genres d'êtres tout à fait différents et entièrement opposés : ce qui convient à l'un ne peut convenir à l'autre. Cependant la plupart des hommes faisant peu d'attention aux propriétés de la pensée et étant continuellement touchés par les corps , ont regardé l'âme et le corps comme une seule et même chose : ils ont imaginé de la ressemblance entre deux choses si différentes. lisent voulu que l'Ame fût matérielle, c'est-à-dire étendue dans tout lo

corps et figurée comme le corps. Ils ont attribué à l'esprit ce qui ne peut convenir qu'au corps.

De plus, les hommes sentant du plaisir, de la douïeur, des odeurs, des saveurs, etc., et leur corps leur étant plus présent que leur âme même ; c'est-à-dire s'imaginant facilement leur corps, et ne pouvant imaginer leur âme, ils lui ont attribué les qualités de sentir, d'imaginer, et quelquefois même celle de concevoir, qui ne peuvent appartenir qu'à l'âme. Mais les exemples suivants seront plus sensibles.

Il est certain que tous les corps naturels, ceux-là même que l'on appelle de même espèce, diffèrent les uns des autres; que de l'or n'est pas tout à fait semblable à de^'or, et qu'une goutte d'eau est différente d'une autre goutte d'eaii. Il en est de tous les corps de même espèce comme des visages. Tous les visages ont deux yeux, un nez, une bouche, etc.; ce sont tous des visages et ^es visages d'hommes, et cependant on peut dire qu'il n'y en eut jamais deux tout à fait semblables. De même un morceau d'or a des parties fort semblables à un autre morceau d'or, et une goutte d'eau a assurément beaucoup de ressemblance avec une autre goutte d'eau ; néanmoins on peut assurer que l'on n'en peut pas donner deux gouttes, fussent-elles prises de la même rivière, qui se ressemblent entièrement. Toutefois les philosophes supposent sans réflexion des ressemblances essentielles entre les corps de même espèce , ou des ressemblances qui consistent dans l'indivisible ; car les essences des choses consistent dans uii indivisible selon leur fausse opinion.

La raison pour laquelle ils tombent dans une erreur si grossière, c'est qu'ils ne veulent pas considérer avec quelque soin les choses, sur lesquelles cependant ils composent de gros >volumes. Car de même qu'on ne met pas une parfaite ressemblance entre les visages, parce que l'on a soin de les regarder de près , et que l'habitude qu'on a prise de les distinguer fait que l'on en remarque les plus petites différences ; ainsi , si les philosophes considéraient la nature avec quelque attention , ils reconnaîtraient assez de causes de diversités dans les choses mêmes qui nous causent les mêmes sensations et que nous appelons pour cela de même espèce , et ils n'y supposeraient pas si facilement des ressemblances essentielles. Des aveugles auraient tort s'ils supposaient une ressemblance essentielle entre les. visages qui consistât dans l'indivisible, à cause qu'ils n'en aperçoivent pas sensiblement les différences. Les philosophes ne doivent donc pas supposer de telles ressemblances dans les corps de même espèce, à cause qu'ils n'yremarquent point de différences.

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