‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 111 sur 174 · DE L*ESPRIT PUR. -« U* PARTIE. S · texte numérisé non relu

DE L*ESPRIT PUR. -« U* PARTIE. S

L'inclination que nous avons à supposer de la ressemblanee dans les choses nous porte encore à croire qu'il y à un nombre déterminé de différences et de formes, et que ces formes ne sont point capables de plus et de moins. Nous pensons que tous les corps diffèrent les uns les autres comme par degrés, que ces degrés même gardent de certaines proportions entre eux. En un mot, nous jugeons des choses matérielles comme des nombres.

II est clair que cela vient de ce que l'esprit se perd dans les rapports des choses incommensurables, comme sont les différences ïnBnies qui se trouvent dans les corps naturels ; et qu'il se soulage quand il inîagine quelque ressemblance ou quelque proportion entre elles , parce qu'alors, il se représente plusieurs choses avec une très-grande facilité. Car comme j'ai déjà dit, il ne faut qu'une idée pour juger que plusieurs choses se ressemblent, et il en faut plusieurs pour juger qu'elles diffèrent entre elles. Par exemple, si l'on sait le nombre des anges, et que pour chaque ange il y ait dix archanges, et que pour chaque archange il y ait dix trônes, et ainsi de suite en gardant la même proportion d'un à dix jusqu'au dernier ordre des intelligences , l'esprit peut savoir quand il voudra le nombre de tous ces esprits bienheureux et même en juger à peu près tout d'une vue en y faisant une forte attention, ce qui lui plaît infiniment. Et c'esl ce qui peut avoir porté quelques personnes à juger ainsi du nombre des esprits célestes , comme il est arrivé à quelques philosophes , qui ont mis une proportion décuple de pesanteuc et de légèreté entre les éléments, supposant le feu dix fois plus léger que l'air, et ainsi des autres.

Quand l'esprit se trouve obligé d'admettre des différences entre les corps par les différentes sensations qu'il en a , et encore par quelques autres raisons particulières , il n'en met toujours que le moins qu'il peut. C'est par cette raison qu'il se persuade facilement que les essences des choses consistent dans l'indivisible, et qu'elles sont semblables aux nombres , comme nous venons de dire, parce qu'alors il ne lui faut qu'une idée pour se représenter tous les corps qu'ils appellent de même espèce. Si on met, par exemple, un verre d'eau dans un muid de vin, les philosophes veulent que l'essence du vin demeure toujours la même, et que l'eau spit convertie en vin ; que de même qu'entre trois et quatre il ne peut y avoir de nombre, puisque la véritable unité est indivisible, qu'ainsi il est nécessaire que l'eau soit convertie en la nature et en l'essence du vin, ou que le vin perde sa nature ; que de même que tous les nombres de quatre sont tout à fait semblables^ qu'ainsi l'essence de l'eau %ttouià fait semblable dan^ toutes les eaux; que comme le nom-

2é2 LIVRE TROISIÈME.

bre de trois diffère essentiellement du nombre de deux, et qu'il ne peut avoir les mêmes propriétés que lui , qu'ainsi deux corps de différente espèce diffèrent essentiellement, et d'une telle manière qu'ils n'ont jamais les mêmes propriétés qui viennent de l'essence, et d'autres semblables. Cependant si les hommes consicléraient les véritables idées des choses avec quelque attention , ils découvriraient bientôt que tous les corps étant étendus, leur nature ou leur essence n'a rien de semblable aux nombres , et qu'elle ne peut consister dans l'indivisible.

Les hommes ne supposent pas seulement l'identité de la ressemblance ou de la proportion dans la nature, dans le nombre et dans les différences essentielles des substances; ils en supposent dans tout ce qu'ils aperçoivent. Presque tous les hommes jugent que toutes les étoiles fixes sont attachées au ciel comme à une voûte dans une égale distance de la terre. Les astronomes ont prétendu pendant long-temps que les planètes tournaient par des cercles parfaits , et ils en ont inventé un très-grand nombre , comme les concentriques, les excentriques, les épicycles, les déférents et les équants, pour expliquer les phénomènes qui contredisent leur préjugé.

Il est vrai que dans ces derniers siècles les plus habiles ont corrigé l'erreur des anciens, et qu'ils croient que les planètes décrivent certaines ellipses par leur mouvement. Mais s'ils prétendent que ces ellipses soient régulières, comme on est porté à le croire, à cause que l'esprit suppose la régularité oîi il ne voit p^s d'irrégularité, ils tombent dans une erreur d'autant plus difficile à corriger que les observations que l'on peut faire sur le cours des planètes ne peuvent pas être assez exactes ni assez justes pour montrer l'irrégularité de leurs mouvements. Il n'y a que la physique qui puisse corriger cette erreur, car elle est bien moins sensible que celle qui se rencontre dans le système des cercles parfaits.

Mais il est arrivé une chose assez particulière touchant la distaîice et le mouvement des planètes; car les astronomes n'y ayant pu trouver de proportion arithmétique ou géométrique, cela répugnant manifestement aux observations, quelques-uns se sont imaginé qu'elles gardaient une sorte de proportion qu'on appelle harmonique dans leurs distances et dans leurs mouvements. De là vient qu'un astronome de ce siècle, dans son * Almageste nouveau, commence la section qui a pour titre De. systemate mundi hamwnico, par ces paroles : // n'y a point d'astronome, pour peu Dersè qu'il soit dans ce qui regarde l'astronomie y qui ne reconnaisse une

Page 1