II
S58 LtVRE QUATRIEME.
3® Qu'il y a des actions qui sont bonnes en un seps et mauvaises eti un autre. C'est, par exemple, une mauvaise action que de s'exposer à la mort, lorsque Dieu le défend; mais c'est aussi une bonne action que de s'y exposer lorsque Dieu le commande. Car toutes nos actions ne sont bonnes ou mauvaises que parce que Dieu les a commandées ou les a défendues, ou par la loi éternelle, que tout homme raisonnable peut consulter en rentrant en luitnême ; ou par la loi écrite , exposée auk sens de l'homme sensible et charnel , qui depuis le péché n'est pas toujours en état de consulter la raison.
Je dis donc que le plaisir est toujours bon , mais qu^il n'est pas toujours avantageux de le goûter.
^'* Parce qu'au lieu de nous attacher à celui qui seul est capable de le causer, il nous en détache pour nous unir à ce qui semble faussement le causer; il nous détache de Dieu pour nous unir à une vile créature. Il est toujours avantageux de goûter le plaisir qui se rapporte à la vraie cause et qui en est la perception. Car comme on ne peut aimer que ce qu'on aperçoit , ce plaisir ne peut exciter qu'un amour juste , que l'amour de la cause véritable du bonheur. Mais il est du moins fort dangereux de goûter les plaisirs qui se rapportent aux objets sensibles, et qui en sont la perception; parce que ces plaisirs nous portent à aimer ce qui n'est point cause de notre bonheur actuel. Car encore que ceux qui sont é(!lairés de la véritable philosophie pensent quelquefois que le plaisir n'est point causé par les objets de dehors, et que cela puisse en quelque manière les porter à reconnaître et à aimer Dieu en toutes choses; néanmoins depuis le péché la raison de l'homme est si faible, et ses sens et son imagination ont tant de pouvoir sur son esprit, qu'ils corrompent bientôt son cœur, lorsqu'on ne se prive pas , selon le conseil de l'Évangile, de toutes les choses qui ne portent point à Dieu par elles-mêmes; car la meilleure philosophie ne saurait guérir l'esprit ni résister aux désordres de la volupté.
2" Parce que le plaisir étant une récompense , c'est faire une injustice que de produire dans son corps des mouvements qui obligent Dieu , en conséquence de sa première volonté ou des lois générales de la nature, à nous faire sentir du plaisir lorsque nous n'en méritons pas ; soit parce que l'action que nous faisons est inutile ou criminelle ; soit parce qu'étant pleins de péchés, nous ne devons point lui demander de récompense. L'homme avant son péché pouvait, avec justice, goûter les plaisirs sensibles dans ses actions réglées; mais depuis le péché il n'y a plus de plaisirs sensibles entièrement mnocents, ou qui ne soient capables de nous blesser
DES INCLINATIONS, etc. SSO
lorsque nouà les goùlons, car souvent ii suffit de les goûter pour en devenir esclave.
3^ Parce que, Dieu étant juste, il ne se peut faire qu'il ne punisse un jour la violence qu'on lui fait, lorsqu'on l'oblige de récompenser par le plaisir des actions criminelles que Ton commet contre lui. Lorsque notre âme ne sera plus unie à notre corps, Dieu n'aura plus l'obligation qu'il s'est imposée de nous donner les sentimetits qui doivent répondre aux traces du cerveau , et il aura toujours l'obligation de satisfaire à sa justice ; ainsi ce sera le temps de sa vengeance et de sa colère. Alors, sans changer l'ordre de la nature, et demeurant toujours immuable dans sa première volonté, il punira par des douleurs qui ne finiront jamais les mjustes plaisirs des voluptueux.
4^ Parce que la certitude que Ton a dès cette vie qu'il faut que cette justice se fasse, agite Tesprit de mortelles inquiétudes , et le jelte dans une espèce de désespoir qui rend les voluptueux misérables au milieu même des plus grands plaisirs.
S"* Parce qu'il y a presque toujours des remords fâcheux qui accompagnent les plaisirs les plus innocents, à cause que nous sommes assez convaincus que nous n'en méritons point ; et ces remords nous privent d'une certaine joie intérieure que l'on trouve même dans la douleur de la pénitence.
Ainsi , quoique le plaisir soit un bien , il faut tomber d'accord qu'il n'est pas toujours avantageux de le goûter, par toutes ces raisons ; et par d'autres semblables qu'il est très-utile de savoir , et qu'il est très-facile de déduire de celles-ci , il est presque toujours très-avantageux de souffrir la douleur, quoiqu'elle soit effectivement un mal.
Néanmoins tout plaisir est un bien , et rend actuellement heureux celui qui le goûte , dans l'instant qu'il le goûte et autant qu'il le goûte ; et toute douleur est un mal et rend actuellement malheureux celui qui la souffre, dans l'instant qu'il la souffre et autant qu'il la souffre. On peut dire que les justes et les saints sont en cette vie les plus malheureux de tous les hommes, et les plus dignes de compassion. Si in vita tantùm in Christo speramus, miserabiliores sumus omnibus hominibtis ^ dit saint Paul. Car c^ux qui pleurent et qui souffrent persécution pour la justice , ne sont point heureux parce qu'ils souffrent pour la justice, mais parce que le royaume du ciel est à eux , et qu'une grande récompense leur est réservée dans le ciel, c'est-à-dire parce qu'ils seront quelque jour heureux. Ceux qui souffrent persécution pour la justice sont en