‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 131 sur 174 · Aux Cor · texte numérisé non relu

Aux Cor

cela justes, vertueux et parfaits , parce qu'ils sont dans l'ordre de Dieu, et que la perfection consiste à le suivre; mais ils ne sont pas heureux à cause qu'ils souffrent. Un jour ils ne souffriront plus, et alors ils seront heureux aussi bien que justes et parfaits.

Cependant je ne nie pas que dès cette vie les justes ne soient heureux en quelque manière par la force de leur espérance et de leur foi , qui rendent ces biens futurs comme présents à leur esprit. Car il est certain que lorsque Tespérance de quelque bien est forte et vive, elle l'approche de Tesprit et le lui fait goûter; ainsi elle le rend en quelque manière heureux , puisque c'est le goût du bien, la possession du bien, le plaisir qui nous rend heureux.

Il ne faut donc pas dire aux hommes que les plaisirs sensibles ne sont point bons et qu'ils ne rendent point plus heureux ceux qui en jouissent ; puisque cela n'est pas vrai , et que dans le temps de la tentation ils le reconnaissent à leur malheur. Il leur faut dire que bien que ces plaisirs soient bons en eux-mêmes et capables de les rendre en quelque manière heureux, ils doivent néanmoins les éviter pour des raisons semblables à celles que j'ai apportées; mais qu'ils ne les peuvent point éviter par leurs propres forces, parce qu'ils désirent d'être heureux par une inclination qu'ils ne peuvent vaincre, et que ces plaisirs passagers qu'ils doivent éviter la contentent en quelque manière, et qu'ainsi ils sont dans une misérable nécessité de se perdre , s'ils ne sont secourus par la délectation de la grâce qui contre-balance l'effort continuel des plaisirs sensibles. Il leur faut dire ces choses^ afin qu'ils connaissent distinctement leur faiblesse et le besoin qu'ils ont d'un libérateur.

Il faut parler aux hommes comme Jésus-Christ leur a parlé, et non pas comme les stoïciens, qui ne connaissaient ni la nature, ni la maladie de l'esprit humain. Il leur faut dire sans cesse qu'il faut en un sens se haïr et se mépriser soi-même , et qu'il ne faut point chercher ici-bas d'établissement et de bonheur ; qu'il faut tous les jours porter sa croix ou l'instrument de son supplice, et perdre présentement sa vie pour la conserver éternellement. Enfin il leur faut montrer qu'ils sont obligés de faire tout le contraire de ce qu'ils désirent , afin qu'ils sentent leur impuissance pour le bien. Car les hommes veulent invinciblement être heureux , et l'on ne peut être actuellement heureux si l'on ne fait ce qu'on veut. Peut-être que sentant leurs maux présents, et connaissant leurs maux futurs , ils s'humilieront sur la terre. Peut-être qu'ils crieront vers le ciel, qu'ils chercheront un médiateur, qu'ils craindront les objets sensibles, et qu'ils auront une horreur salutaire pour tout ce qui flatte

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les sens et la concupiscence. Peut-être qu'ils entreront ainsi dans cet esprit de prière et de pénitence si nécessaire pour obtenir la grâce, sans laquelle il n'y a point de fo^ce, point de santé, point de salut à espérer.

H. Nous sommes intérieurement convaincus que le plaisir est bon ; et cette conviction intérieure n'est point fausse , car le plaisir est effectivement bon. Nous sommes naturellement convaincus que le plaisir est le caractère du bien , et cette conviction naturelle est certainement vraie , car ce qui cause le plaisir est certainement très-bon et très-aimable. Mais nous ne sommes pas convaincus que les objets sensibles ni que notre âme même soient capables de produire en nous du plaisir; car il n'y a aucune raison de le croire, et il y en a mille pour ne le pas croire. Ainsi les objets sensibles ne sont point bons, ils ne sont point aimables. S'ils sont utiles à la conservation de la vie, nous en devons user ; mais comme ils ne sont pas capables d'agir en nous, nous ne les devons point aimer. ' L'âme ne doit aimer que ce qui lui est bon, que ce qui est capable de la rendre plus heureuse et plus parfaite. Elle ne doit donc aime^ que ce qui est au-dessus d'elle, car il est évident qu'elle ne peut recevoir sa perfection que de ce qui est au-dessus d'elle.

Mais parce que nous jugeons qu'une chose est cause de quelque effet lorsqu'elle l'accompagne toujours, nous nous imaginons que ce sont les objets sensibles qui agissent en nous , à cause qu'à leur approche nous avons de nouveaux sentiments, et que nous ne voyons point celui qui les cause véritablement en nous. Nous goûtons d'un fruit et en même temps nous sentons de la douceur ; nous attribuons donc cette douceur à ce fruit; nous jugeons qu'il la cause et même qu'il la contient. Nous ne voyons point Dieu comme nous voyons et comme nous touchons ce fruit ; nous ne pensons pas même à lui , ni peut-être à nous. Ainsi nous ne jugeons pas que Dieu soit la véritable cause de celte douceur, ni que cette douceur soit une modification de notre âme ; nous attribuons et la cause et l'eifet à ce fruit que nous mangeons.

Ce que j'ai dit des sentiments qui ont rapport au corps se doit aussi entendre de ceux qui n'y ont point de rapport , comme sont ceux qui se rencontrent dans les pures intelligences.

Un esprit se considère soi-même, il voit que rien ne manque à son bonheur et à sa perfection, ou bien il voit qa'il ne possède pas ce qu'il souhaite. A la vue de son bonheur il sent de ^a joie, à la vue de son malheur il sent de la tristesse. Il s'imagine aussitôt que c'est la vue de son bonheur qui produit en lui-même ce sentiment de joie, parce que ce ftwntiment accompagne toujours cette vue. 11 s'i-

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magine aussi que c'est la vue de son malheur qui produit en luimême ce sentiment de tristesse , parce que ce sentiment suit cette vue. La véritable cause de ces sentiments, qui est Dieu seul, ne lui paraît pas ; il ne pense pas même à Dieu , car Dieu agit en nous sans que nous le sachions.

Dieu nous récompense d'un sentiment de joie lorsque nous connaissons que nous sommes dans Tétat où nous devons être, afin que nous y demeurions, que notre inquiétude cesse, et que nous goùtiens pleinement notre bonheur sans laisser remplir la capacité de notre esprit d'aucune autre chose. Mais il produit en nous un sentiment de tristesse lorsque nous connaissons que nous ne sommes pas dans l'état où nous devons être, afin que nous n'y demeurions pas , et que nous cherchions avec inquiétude la perfection qui nous manque. Car Dieu nous pousse sans cesse vers le bien , lorsque nous connaissons que nous ne le possédons pas ; et il nous y arrête fortement lorsque nous voyons que nous le possédons pleinement. Ainsi il me semble évident que les Sentiments de joie ou de tristesse intellectuelle , aussi bien que les sentiments de joie et de tristesse sensible, ne sont point des productions volontaires de l'esprit. ,

Nous devons donc reconnaître sans cesse par la raison , cette main invisible qui nous comble de biens , et qui se cache à notre esprit sous les apparences sensibles. Nous devons l'adorer ; nous devons l'aimer ; mais nous devons aitôsi la craindre, puisque si elîe nous comble de plaisirs, elle peut aussi nous accabler de douleurs. Nous devons l'aimer par un amour de choix , par un amour éclairé, par un amour digne de Dieu et digne de nous. Notre amour est digne de Dieu , lorsque nous l'aimons par la connaissance que nous avons qu'il est aimable ; et cet amour est digne de nous , parce qu'étant raisonnables, nous devons aimer ce que la raison nous fait connaître di^ne de notre amour. Mais nous aimons les choses sensibles par un amour indigne de nous et dont aussi elles sont indi> gnes; car étant raisonnables nous les aimons sans raison de les aimer, puisque nous ne connaissons point clairement qu'elles soient aimables , et que nous savons au contraire qu'elles ne le sont pas. Mais le plaisir nous séduit et nous les fait aimer , l'aniour aveugle et déréglé du plaisir étant la véritable cause des faux jugements des hommes dans les sujets de morale.

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