CHAPITRE VIII
Continuation du même sujet. Du bon usage que Von peut faire de l'admiration
et des autres passions.
Toutes les passions ont deux effets fort considérables, elles appliquent l'esprit et elles gagnent le cœur. En ce qu'elles appliquent l'esprit, elles peuvent être fort utiles à la connaissance de la vérité : pourvu que l'on sache en faire usage ; car l'application produit la lumière, et la lumière découvre la vérité. Mais en ce qu'elles î^agnent le cœur, elles font toujours un mauvais effet ; parce qu'elles ne gagnent le cœur qu'en corrompant la raison, et en lui représentant les choses non selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, ou selon la vérité, mais selon le rapport qu'elles ont avec nous.
De toutes les passions celle qui va le moins au cÔBur, c'est l'admiration ; car c'est la vue des choses, comme bonnes ou comme mauvaises, qui nous agite; la vue des choses comme nouvelles, comme grandes et extraordinaires sans autre rapport avec nous, ne nous touche presque pas. Ainsi l'admiration qui accompagne la connaissance de la grandeur ou de l'excellence des choses nouvelles que nous considérons corrompt beaucoup moins la raison que toutes les autres passions, et elle peut même être d'un grand usage pour la connaissance de la vérité; pourvu que l'on ait beaucoup de soin d*empêcher qu'elle ne soit suivie des autres passions, comme il arrive presque toujours.
Dans l'admiration , les esprits animaux sont poussés avec force vers les endroits du cerveau qui représentent l'objet nouveau selon ce qu'il est en lui-même ; ils y font des traces distinctes et assez profondes pour s'y conserver long-temps ; et par conséquent l'esprit en a une idée assez claire ou assez nette, et il s'en ressouvient facilement. Ainsi l'on ne peut nier que l'admiration ne soit trèsutile pour les sciences, puisqu'elle applique et qu'elle éclaire l'esprit. Il n'en est pas de même des autres passions ; elles appliquent l'esprit, mais elles ne l'éclairent pas. Elles rappliquent, parce qu'elles réveillent les esprits animaux dont le cours est nécessaire pour la formation et la conservation des traces; mais elles ne l'éclairent pas, ou elles' l'éclairent d'un faux jour et d'une lumière trompeuse, parce qu'elles poussent de telle manière ces mêmes
esprits, qu'ils ne représentent les objets que selon le rapport qu'ils ont avec nous, et non pas selon ce qu'ils sont en eux-mêmes.
Il n'y a rien de si difficile que de s'appliquer long-temps à une chose lorsque, ne l'admirant point, les esprits animaux ne se portent pas facilement aux endroits nécessaires pour se la représenter. On a beau nous dire que nous soyons attentifs; nous ne pouvons pas l'être, ou nous ne pouvons pas l'être long-temps, quoique d'ailleurs nous soyons persuadés, d'une certaine persuasion abstraite et qui n'agite point les esprits, queia chose mérite fort notre application. Il est nécessaire que nous trompions notre imagination pour réveiller nos esprits, et que nous nous représentions d'une manière nouvelle le sujet que nous voulons méditer, afin d'exciter en nous quelque mouvement d'admiration.
Nous voyons tous les jours des esprits qui ne trouvent point de goût à l'étude; rien ne leur parait plus pénible que l'application de l'esprit. Ils sont convaincus qu'ils doivent étudier certaines matières, et ils font pour cela tous leurs efforts, mais ces efforts sont assez inutiles; il» n'avancent pas beaucoup et ils se lassent incontinent. Il est vrai que les esprits animaux obéissent aux ordres de la volonté, et que l'on se rend attentif lorsqu'on le souhaite. Mais, lorsque la volonté qui commande est une volonté de pure raison, qui n'est point soutenue de quelque passion, cela se fait d'une manière si faible et si languissante, que nos idées ressemblent alors à des fantômes qu'on ne fait qu'entrevoir, et qui disparaissent en un moment. Nos esprits animaux reçoivent tant d'ordres secrets de la part de nos passions, et ils ont par nature et par habitude une si grande facilité à les exécuter, qu'ils sont très-aisément détournés de ces chemins nouveaux et difficiles où la volonté les voulait engager. De sorte que c'est principalement dans ces rencontres que l'on a besoin d'une grâce particulière pour connaître la vérité, parce qu'on ne peut, par ses propres forces, résister long-temps au poids du corps qui appesantit l'esprit; ou, si on le peut, on ne fait jamais ce que l'on peut.
Mais lorsque quelque mouvement d'admiration nous réveille, les esprits animaux se répandent naturellement vers les traces de l'objet qui l'ont excitée ; ils le représentent nettement à l'esprit, et il se fait dans le cerveau tout ce qui est nécessaire pour produire la lumière et l'évidence, sans que la volonté se fatigue à pousser des esprits rebelles. Ainsi ceux qui sont capables d'admiration sont beaucoup plus propres à l'étude que ceux qui n'en sont point susceptibles; ils sont ingénieux, et les autres sont stupides.
Cependant, lorsque l'admiration devient excessive et qu'elle va
jusqu'à rétonnement ou à Tépouvante, ou enfin lorsqu'elle ne porte point à une curiosité raisonnable, elle fait un très-mauvais effet; car alors les esprits animaux sont tout occupés à représenter l'objet par celui de ses côtés que l'on admire. On ne pense pas seulement aux autres faces selon lesquelles on le peut considérer. Les esprits animaux ne se répandent pas même dans les parties du corps pour y faire leurs fonctions ordinaires; mais ils impriment des vestiges si profonds de l'objet qu'ils représentent, ils rompent un si grand nombre de fibres dans le cerveau, que l'idée qu'ils ont excitée ne se peut plus effacer de l'esprit.
Il ne suffit pas que l'admiration nous rende attentifs, il faut qu'elle nous rende curieux ; il ne suffît pas que nous ayons considéré une des faces de quelque objet pour le connaître pleinement, il faut que nous ayons eu la curiosité de les examiner toutes, autrement nous n'en pouvons juger solidement. Ainsi lorsque l'admiration ne nous porte point à examiner les choses dans la dernière exactitude, ou lorsqu'elle nous en empêche, elle est très-inutile pour la connaissance de la vérité. Alors elle ne remplit l'esprit que de vraisemblances et de probabilités, et elle nous porte à juf^er témérairement de toutes choses.
Il ne suffit pas d'admirer simplement pour admirer, il faut admirer pour examiner ensuite avec plus de facilité. Les esprits animaux qui se réveillent naturellement dans l'admiration viennent s'offrir à l'âme, afin qu'elle s'en serve pour se représenter plus distinctement son objet et pour le mieux connaître. Cest là l'institution de la nature; car l'admiration doit porter à la curiosité, et la curiosité doit conduire à la connaissance de la vérité. Mais l'âme ne sait pas faire usage de ses forces. Elle préfère un certain sentiment de douceur qu'elle reçoit de cette abondance d'esprits qui la touchent à la connaissance de l'objet qui les excite. Elle aime mieux sentir ses richesses que de les dissiper par l'usage ; et elle ressemble en cela aux avares, qui aiment mieux posséder leur argent que de s' eu servir dans leurs besoins.
Les hommes se plaisent généralement dans tout ce qui les louche de quelque passion que ce puisse être. Ils na donnent pas seulement de l'argent pour se faire loucher de tristesse par la représentation d'uhe tragédie, ils en donnent aussi à des joueurs de gobelets pour se faire toucher d'admiration, car on ne peut pas dire que ce soit pour être trompés qu'ils leur en donnent. Ce sentiment de douceur intérieure que l'on sent en admirant est donc la principale cause pour laquelle on s'arrête dans l'admiration, sans en faire Tusage que la raison et la nature nous prescrivent ; car c'est
ce sentiment de douceur qui tient les admirateurs si fort attachés aux sujets de leur admiration, qu'ils se mettent en colère lorsqu'on leur en montre la vanité. Quand un homme affligé goûte la douceur de la tristesse, on le fâche lorsqu'on le veut réjouir. Il en est de même de ceux qui admirent il semble qu'on les blesse; lorsqu'on s'efforce de leur faire voir que c'est sans raison qu'ils admirent, parce qu'ils sentent diminuer en eux le plaisir secret qu'ils reçoivent dans leur passion à proportion que l'idée qui la causait s'efface de leur esprit.
Les passions tâchent toujours de se justifier, et elles persuadent insensiblement que l'on a raison de les suivre. La douceur et le plaisir qu'elles font sentir à l'esprit, qui doit être leur juge, le corrompent en leur faveur, et voici à peu près de quelle manière on pourrait dire qu'elles le font raisonner : on ne doit juger des choses que selon les idées qu'on en a ; et de toutes nos idées, les plus sensibles sont les plus réelles , puisqu'elles agissent sur nous avec le plus de force ; ce sont donc celles selon lesquelles on doit le plutôt juger. Or le sujet que j'admire renferme une idée sensible de grandeav : donc j'en dois juger selon cette idée, car je dois avoir de l'estime et de l'amour pour la grandeur; ainsi j'ai raison de m'arréter à cet objet et de m'en occuper. En effet, le plaisir que je sens à la vue de l'idée qui le représente est une preuve naturelle que c'est mon î)ien d'y penser; car enfin il me semble que je m'agrandis quand j'y pense, et que mon esprit a plus d'étendue lorsqu'il embrasse une si grande idée. L'esprit cesse d'èlre lorsqu'il ne pense à rien; si cette idée s'évanouissait, il me semble que mon esprit îs'évanouirait avec elle, ou qu'il deviendrait plus petit et plus resserré s'il s'attachait à une idée qui fût plus petite. La conservation de cette grande idée est donc la conservation de la grandeur et de la perfection de mon être : j'ai donc raison d'admirer. Les autres devraient même avoir de l'admiration pour moi s'ils me faisaient justice; en effet, je suis quelque chose de grand par le rapport que j'ai avec les grandes choses : je les"^ possède en quelque manière par l'admiration que j'ai pour elles, et je le sens bien par l'avantgoût dont une sorte d'espérance me fait jouir. Les autres hommes seraient heureux aussi bien que moi, si connaissant ma grandeur ils s'attachaient comme moi à la cause qui la produit; mais ce sont des aveugles, qui ne connaissent pas les belles et les grandes choses et qui ne savent pas s'élever ni se rendre considérables.
On peut dire que l'esprit raisonne naturellement de cette manière sans y faire réflexion lorsqu'il se laisse conduire aux lumières trompeuses de ses passions. Ces raisonnements ont quelque vraisem-
blance, mais il est visible qu'ils n'ont aucune solidité; et cependant cette vraisemblance, ou plutôt le sentiment confus de la vraisemblance qui accompagne ces raisonnements naturels et sans réflexion, ont tant de force , que si l'on n'y prend garde ils ne manquent jamais de nous séduire.
Par exemple, lorsque la poésie, l'histoire, la chimie, ou telle autre science humaine qu'il vous plaira, a frappé l'imagination d'un jeune homme de quelques mouvements d'admiration, s'il n'a soin de veiller sur l'effort que ces mouvements font sur son esprit, s'il n'exa- .mine à fond quels sont les avantages de ces sciences, s'il ne compare la peine qu'il aura à les apprendre avec le profit qu'il en pourra recevoir, enfin s'il n'est curieux autant qu'il le faut être pour bien juger, il y a grand danger que son admiration, ne lui faisant voir ces sciences que par le bel endroit, ne le séduise ; il est même fort à craindre qu'elle ne lui corrompe le cœur de telle manière qu'il ne puisse plus se défaire de son illusion , quoiqu'il la reconnaisse dans la suite ; parce qu'il n'est pas possible d'effacer de son cerveau des traces profondes qu'une admiration continuelle y aura gravées : c'est pour cela qu'il faut veiller sans cesse à la pureté de son imagination , c'est-à-dire qu'il faut empêcher qu'il ne s'y forme de ces traces dangereuses qui corrompent l'esprit et le cœur ; et voici la manière dont il s'y faut prendre , qui sera utile non-seulement contre l'excès de l'admiration , mais aussi contre toutes les autres passions.
Lorsque le mouvement des esprits animaux est assez violent pour faire dans le cerveau de ces traces profondes qui corrompent l'imagination, il est toujours accompagné de quelque émotion de l'âme; ainsi l'àme ne pouvant être émue sans le sentir, elle est suffisamment avertie de prendre garde à elle et d'examiner s'il lui est avantageux que ces traces s'achèvent et se fortifient; mais dans le temps de l'émotion, l'esprit n'étant pas assez libre pour bien juger de l'utilité de ces traces , à cause que cette émotion le trompe et 1 incline à les favoriser, il faut faire tous ses efforts pour arrêter cette émotion, ou pour détourner ailleurs le mouvement des esprits qui la cause, et cependant il est absolument nécessaire de suspendre son jugement.
Or il ne faut pas s'imaginer que l'àme puisse toujours par sa seule volonté arrêter ce cours d'esprits qui l'empêche de faire usage de sa raison. Ses forces ordinaires ne sont pas suffisantes pour faire cesser des mouvements qu'elle n'a pas excités ; de sorte qu'elle doit se servir d'adresse ])oqr tâcher de tromper un ennemi qui uc l'attaque que par surprime.
Comme le mouvement d^ esprits réveille dans Tâme certaines pensées , nos pensées excitent âdssi dans notre cerveau certains mouvements; ainsi, lorsque houd voulons arrêter cjllelqué mouvement d'esprits qui s'excite en hous, il t)e suffit pas de vouloir qu'il cesse , car cela n'est pas toujours capable de Tarrêier, il faut se servir d'adresse et se Représenter des chosies oonlreirës à celles qui excitent et qui entretiennent ce mouvement, et cela ^ta révulsion ; mais si nous voulions seuleînent déterminer ailleurs un mouvement d'esprits déjà excité^ nous ne devohs pas penser à des choses contraires, mais seulement à des choses diffônentes die celles qui Tost produit, et cela fera sans dodte diversion.
Mais parce que lé diversion et la révulsion seront grandes bu petites , à proportion que nos nouvelles pensées seront accompagnées d'un gtiatid ou d't!in petit mouvement d'esprits^ il faut avoir soin de bien remarquer quelleis isont les pensées qui nous agitent le plus afin de po^v^ir dans tes occasions pressantes les représenter à notre imagihatloii qui nous séduit , et il faut tâcher de se faire une habitude ^ forte de icetté manière de résistance, qu'il tae s*ex!citè {^Us dans tiotre âme de mouvement qui nous surprenne.
8i l'on a sete d'aliacher Ibrtement la pensée de l'éternité ou quel- (Ju'é^tre pensée solidie aux mouviémente extraordînaireé qui s'excitent en hous, il tt'ariiMéra plus de mouvements violents et extraordinaires qu'ils ne réveillertt en même temps cette idée et qu'ils ne fournissent par conséquent des armes pour leur résister : ces choses sont prouvées par l'expérience et par les raisons que Ton a dites (ians le chapitre de ia liaison des idées; de sorte qu'on ne d(Hl pas s'imagiher qu'il soit absolument impossible de vaincre par adresse l'effort de ses passions lorsqu'on en a une ferme volonté.
NéanmKHflS, il né faut pas prétendre qû'oh se rende impeccable ni que Von poisse éviter toute erreur par cette sorte de résistance; car, premièrement , il est difficile d'acquérir et de conserver cette habitude que nos itnouvements extraordinaires réveillent en nous certaines idées propres pour les combattre ; secondement, supposez qu'on l'ait acquise, ces mouvemehts d'esprits exciteront directement les idées qu'il faut combattre, et indirectement celles par lesquelles il les faut combattre ; de sorte que les mauvaise^ idées étant les principales , elles auront toujours plus de force que celtes qui ne sont qu'accessoires , et îl sera toujours nécessaire que la volonté résiste ; en troisième lieu , ces mouvements d'esprits peu\'«nl être si violents , qu'ils remplissent toute la capacité de l'âme , de sorte qu'il n'y reste plus de place, s'il est permis de parler aibdi, pour
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recevoir Vidéo acceasoîre propre pour faire révulsi(in dans les esprits, ou pour l'y recevoir de telle manière qu'on la puisse con- «idér^r avec quelque atleoUon; endû, ii y a tant de cireonalancos particulières qui peuvent rendre ce remède inutile, que Ton ae doit pas trop s'y fier, quoi qu'il ne faille pas S|ussi le négliger. On doit sans ce^se recourir à la prière pour recevoir du ciel le secQura nér cessaire dans le ten)ps d\i cpmbat. et tâcher cependant de se rendre présente à l'esprit quelque vérité si solide et si forte que l'on puisse par ce moyen vaincre le^ passions les plus violentes, car il faut que je dise ici eq passant que des perspi^nes de piété retonobent sou-r vent dans les mémea fautes, parce qu'elles» remplissent leur esprit d'un grand nombre de vérités qui ont plus d'éclat qu§ do force, et qui sont plqs propres à dissiper ^t à parlagQr leur esprit qu'à le fortifier contre les tentations. ; au lieu que d^ personnes gros^ière^ et peu éclairées sont fidèles dans leur devoir, parce qu'elle^ so sont rendu familière quelque grande e^ SQliçj^ vérjté qyi lesi Corljfie et qui les soutient en toutes rencontres.
CHAPITRfi IX.
De ramonr et de Tavcrsion, et de leurs principales espèces.
L'amoup et i'nv^r^ion sont Içs premièr'es pa^iop^ qui succèdent à l'adniir^tion. Nçius no consjdérqn^ pas Iqng-tenips \k\i ptyet sans découvrir los rapports qu'il a avec nou^ , pu aveQ qnolque chos^ que nous aimons, t'ot^^^ Q^^ ^ous aimons i et auqnej par çonsé-r quept nouQ sommes unis par nolro çimour, nou^ ^tnnt presqup tour jours présent aussi bien que celui que npus ndniipona aotuellement, notre esprit fait sans peine et sans de grandes réHeKiops les comparaisons nécessaires pour découvrir les rapports qu'ils ont entre eux et avec nous , ou bien il en est averti naturellement par des sentiment prévenants de plaisir et de dpulppr ; et alqrs le mouvor ment d'amopr que nous avons pour nous et pour l'objet que nous aimons, s'étend jusqu'à celle que nous admirons, si le rapport qu'elle a immédiatement avec nous, ou avec quelque chose qui nous soit uni , nous parait avantageux ou par la connaissance ou par le sentiment; or ce nouveau mouvempnt de l'àp^e, ou plutôt ce mouvement de lame nouvellement déterminé, étant jointe celui des esprits animaux et suivi du sentiment qui accompagne la nouvelle disposition que ce nouveau mouvement d^csprit produit danç le cerveau, est la passion qu'on appelle ici amour.
Mais , sj nous sentons par quelque douleur , ou si nous décou-
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vrons par une connaissance claire et évidente que l'union ou le rapport de Tobjet que nous admirons nous est désavantageux, ou à quelque chose qui nous soit uni , alors le mouvement d'amour que nous avons pour nous et pour la chose qui nous est unie , se home dans nous ou se porte vers elle ; il. ne suit point la vue de l'esprit, il ne se répand point vers l'objet de notre admiration. Mais comme le mouvement vers le bien en général que l'auteur de la nature imprime sans cesse dans l'âme ne la porte que vers ce que l'on connaît et que l'on sent comme bon ou comme convenable à notre nature, on peut dire que le refus que fait l'âme de s'approcher et de s'unir avec un objet qui ne lui convient nullement , est une espèce de mouvement volontaire dont le terme est le néant ; or ce mouvement volontaire de Tàme étant joint à celui des esprits et du sang, et suivi du sentiment qui accompagne la nouvelle disposition que ce mouvement d'esprit produit dans le cerveau, est la passion que l'on appelle ici aversion.
Cette passion est entièrement contraire à l'amour, mais elle n'est jamais sans amour ; elle est entièrement contraire à l'amour, car elle sépare , et l'amour unit ; elle a le néant pour son terme , et l'amour a toujours l'être pour objet; elle résiste au mouvement naturel et le rend inutile, et l'amour s'y abandonne et le rend victorieux. Mais elle n'est jamais séparée de l'amour; car si le mal qui est son objet est pris pour la privation du bien, fuir le mal c'est fuir la privation du bien, c'est-à-dire tendre vers le bien ; et ainsi l'avetsion de la privation du bien est l'amour du bien. Mais si le mal est pris pour la douleur , l'aversion de la douleur n'est pas l'aversion de la privation du plaisir, puisque la douleur étant un sentiment aussi réel que le plaisir, elle n'en est pas là privation ; mais l'aversion de la douleur étant l'aversion de quelque misère intérieure , on n'aurait point cette aversion si l'on ne s'aimait : enfin le mal se peut prendre pour ce qui cause en nous la douleur, ou pour ce qui nous prive du bien ; et alors l'aversion dépend do l'amour de nous-mêmes^ ou de l'amour de quelque chose à laquelle nous souhaitons d'être unis. L'amour et l'aversion sont donc les deux passions^mères opposées entre elles ; mais l'amour est la première, la principale et la plus universelle.
On distingue souvent, dans la morale, les vertus ou les espèces de charités par la différence des objets; mais cela confond quelquefois la véritable idée qu'on doit avoir de la vertu , laquelle dépend plutôt de la fin qu'on se propose que de toute autre chose. Ainsi nous ne croyons pas en devoir faire de même des passions : nous ne les distinguerons point ici par les objets, parce qu'un seul objet
peut \(^ exciter toutes, et que dix mille objets peuvent n*en exciter qu*une même ; car encore que les objets soient différents entre eux, ils ne sont pas toujours différents par rapport à nous, et ils n*excitenf pas en nous des passions différentes. Un bâton de maréchal de France promis est différent d'une crosse promise ; cependant ces deux marques d^honneur excitent à peu prés dans les ambitieux la môme passion, parce qu'elles réveillent dans Tesprit une même idée de bien : mais un bâton de maréchal de France, promis, accordé, possédé , été, excite des passions toutes différentes, à cause qu'il réveille dans l'esprit différentes idées de bien.
Il ne faut donc pas multiplier les passions selon les différents objets qui les causent, mais il en faut seulement admettre autant qu'il y a d'idées accessoires, qui accompagnent l'idée principale du bien ou du mal, et qui la changent considérablement par rapport à nous. Car l'idée générale du bien ou la sensation du plaisir qui est un bien à celui qui le goûte, agitant l'âniie et les esprits animaux, elle produit la passion générale de l'amour, et les idées accessoires de ce bien déterminent l'agitation générale de l'âme et le cours des esprits animaux, d'une manière particulière qui met l'esprit et le corps dans la disposition où ils doivent être par rapport au bien que l'on aperçoit, et elles produisent ainsi toutes les passions particulières.
Ainsi, l'idée générale du bien produit un amour indéterminé, qui n'est qu'une suite de l'amour-propre ou du désir naturel d'être heureux.
L'idée du bien que l'on possède produit un amour de joie.
L'idée d'un bien que l'on ne possède pas, mais que l'on espère de posséder, c'est-à-dire que l'on juge pouvoir posséder, produit un amour de désir.
Enfin, l'idée d'un bien que l'on ne possède pas et que l'on n'espère pas de posséder, ou, ce qui fait le même effet, Tidée d'un bien que l'on n'espère pas de posséder sans la perte de quelque autre , ou que l'on ne peut conserver lorsqu'on le possède, produit un amour de tristesse. Ce sont là les trois passions simples ou primitives qui ont le bien pour objet, car l'espérance qui produit la joie n'est point une émotion de l'âme, mais un simple jugement.
Mais on doit remarquer que les honimes ne bornent point leur être dans eux-mêmes, et qu'ils retendent à toutes les choses et à toutes les personnes auxquelles il leur paraît avantageux de s'unir. De sorte qu'on doit concevoir qu'ils possèdent en quelque manière un bien, lorsque leurs amis en jouissent, quoiqu'ils ne le possèdent pas immédiatement par eux-mêmes. Ainsi, lorsque je dis que In
possession du \i\m produit la joip, je ne i'pntçincls pas seulement dp la possession ou cje l'union imp:iédiate, mais de toute autre, car nous sentons naturellement de la joie lorsqu'il arrive quelque bonne fortune à ceux que nous aimons.
Le mal, comme j'ai déjà dit, se peut prendre ep trois manières : op pour la privation cju bien, ou pour la douleur, ou enfin ppur^la chose qui cause 1^ privation du ))ien ou qui produit la douleur.
Daq^ le. premier sens, l'idée du mal élant la même que l'idée 0'qq bien que Ton ne possède pas, il est visible que cette idée produit la tristesse, ou le désir, ou même la joie, car la joie s'excite toujours lorsqu'on se sent privé de la prjvatipn du bien, c'està-dire lorsqu'on possède le bien. De sorte que les passion^ qui fegardent le mal pris en ce sens sont 1^3 menées que celles qui regardent le bien, parce qu'en effet elles ont aussi le bien pour leur pbjet.
Qup si ppr le mal on entend la douleur, laquelle geule e^t(our* jours un mal réel à celui qui la souffre dans Ip te^ps qu'il la souffre, alors le sentiment de ce mal produit les passions ()e tristesse et (]e ^ésip fje l'anéantissement de ce ma) , passions qui sont des espèces» d'îiyprsipn et non d'amour^ car leur mouvement est entièceinent opposé 4 cel|ji qui accompagne )a yue du \^\gï\ , ce mopvement n'étant que l'opposition de l'âme qui résiste à Timpression p^turelle^ c*est.-à-dire un mouvemqnt dont le terme est le néant.
te sentirnept actuel de \^ douleur prpduit une aversion (|e tristesse.
La dpuleur que l'pn ne squffre p^s, mais que Ton craint de souffrir, produit une aversion de désir dpnt le terme est je néant f\fi cette qpuleur.
Enfin , la douleur que l'on ne souffre pas et que l'on x\^ craint •point dp soqffrir, ou, ce qui fait le niême effet, )^ douleur que l'on n'appréhende point cle soi}(ff ir sans quelque grande récompense , pu la douleur dpnt on se sent délivré , produit une aversion de joie. Ce sont là le^ trpis passions simples ou primitives qpi ont le^mal pour objet, car l^ çrtiinte qqi pi'odujt la tristessp n'e^J point une émotion de l'âme, mais qp simple jugement.
Enfin , si par le rpç^l on entend la personne pu la chose qui nous pfiyq dq bien ou qui noqs fait, ^ouffri): dg la doulpur, l'idée du pKil prpduif pq rpouyement d'^piour et d'aversion tout ensemble, ou simplement un mouvemep^ i)'^version. L'idée ^u n)al prodqi^ un nfiouvepient d'amour et d'^vgf^ion tout ensemble, lorsque le mal est ce qui nous prive du bien, car c'est par un môme mouvement que l'on tend vers le bien et que l'on s'éloigne de ce qui en empê-
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che Iq possession. Mais cette jdôe prpduit ^qlemant un ipQuvement d'aversion, lorsque c estTidée d'un ipçtl qui uous fait souffrir de la douleur, parce que oeat par un même mouvement; d'aversion que Ton hait la douleur et cel^i qui nous la fait soutfrir.
Ainsi , il y a trois passions simples pu prirnitives qui regardent le bien, et jutant d'autres qui regtirdpnt la douleur qu celui qui la cause i savoir : la joie , le désir et la tristesse. Car on a de la joie lorsque le bien p^t présent ou que le mçd es( passé ; on sent de la tristesse Ipr^ue le bien est passé at que le mal est présent, et Ton est agité dp désir Iprsque le bien et le (pal sont futurs.
Les passions qui regardent le bieq sont d^s déterminations particulières du mppvement que Dipu nous donne pqur le t)ion en gér nér^l, et P'e^t pour cel^ que Ipur pl^pt ^st réel ; mnid 1^ autres qui n'pnt pqint Pieu ppqr cau$p de leur mouvempnl; n'pnt* que le néan( pour leur ternie ; je yeux dire qnp pe^ pAfsipn^ 9ûn( plutôt des cessations de mouvement que des mouvcin^^nt^ ré^ls ; PU Pessp alors de voHlpir pluf^t QH^o» pp vpjit.