‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 153 sur 174 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Que l'attention est nécessaire pont coaseryor Tévidence dans nos connaissances. Que les modificatipns de Tàme 1^ rendent attentive, iijiais qu'elles partagent trop la capacité qu'elle a d'apercevoir.

Nous avons montré dès le commencement de cet ouvrage que l'entendement ne fait qu'apercevoir, et qu'il n'y a point de différence de la part de Tentendement entre les simples perceptions, les jugements et les raisonnements , si ce n'est que les jugements et les raisonneipents sont des perceptions beaucoup plus composées que les simples perceptions, parce qu'ils ne représentent pas seulement plusieurs choses, mais nrvéme les rapports que plusieurs choses ont entre elles. Car les simples perceptions ne représentent à l'esprit que les choses; mais les jugements représentent à l'esprit les rapports qui sont entre les choses, et les raisonnements représentent les rapports qui sont entre les rapports des choses, si ce sont des raisonnements simples ; mais si ce sont des raisonnements composés, ils représentent les rapports des rapports, ou les rapports composés qui sont entre les rapports des choses, et ainsi à l'infini. Car, à mesure que les rapports se multiplient, les raisonnements qui représentent à l'esprit ces rapports deviennent plus composés. Néanmoins, lesjirjjements, les raisonnements simples et les raisonnements composés ne sont que de pures perceptions de la part de l'entendement, parce que l'entendement ne fait simplement ([u'apercevoir, ainsi qu'on l'a déjà dit dès le commencement du premier livre.

Les jugements et les raisonnements n'étant du côté de l'entendement que de pures perceptions, il est visible que l'entendement ne tombe jamais dans Terreur , puisque l'erreur ne se trouve point

dans les perceptions et qu'elle n'est pas môme intelligible. Car enfin l'erreur ou la fausseté n'est qu'un rapport qui n'est point, el ce qui n'est point n'est ni visible ni intelligible. On peut voir que i fois â font 4 ou que 2 fois 2 ne font pas 5 ; car il y a réellement un rapport d'égalité entre 2 fois 2 et 4 et un d'inégalité entre 3 fois 2 et 5 ; ainsi la vérité est intelligible. Mais on ne verra jamais que 2 fois 2 soient 5, car il n'y a point là de rapport d'égalité ; et ce qui n'est point ne peut être aperçu. L'erreur, comme nous avons déjà dit plusieurs fois, ne consiste donc que dans un consentement précipité de la volonté^ qui se laisse éblouir à quelque fausse lueur, et qui, au lieu de conserver sa liberté autant qu'elle le peut, se repose avec négligence dans l'apparence de la vérité.

Néanmoins, parce qu'il arrive d'ordinaire que l'entendement n'a que des perceptions confuses et imparfaites des choses, il est véritablement une cause de nos erreurs que Ton peut appeler occasionnelle ou indirecte ; car de même que la vue corporelle nous jette souvent dans l'erreur parce qu'elle nous représente les objets rie dehors confusément et imparfaitement; confusément, lorsqu'ils sont trop éloignés de nous ou faute de lumière; et imparfaitement, parce qu'elle ne nous représente que les côtés qui sont tournés vers nous ; ainsi l'entendement n'ayant souvent qu'une perception confuse et imparfaite des choses , parce qu'elles ne lui sont pas assez présentes et qu'il n'en découvre pas toutes les parties, il est cause que la volonté tombe dans un grand nombre d'erreurs en se rendant trop facilement à ces perceptions obscures et imparfaites.

Il est donc nécessaire de chercher les moyens d'empêcher que nos perceptions ne soient confuses et imparfaites. Et parce qu'il n'y a rien qui les rende plus claires et plus distinctes que l'attention , comme tout le monde en est convaincu , il faut tâcher de trouver des moyens dont nous puissions nous servir pour devenir plus attentifs que nous ne sommes. C'est ainsi que nous pourrons conserver l'évidence dans nos raisonnements, et voir même tout d'une vue une liaison nécessaire entre toutes les parties de nos plus longues déductions.

Pour trouver ces moyens, il est nécessaire de se bien convaincre de ce que nous avons déjà dit ailleurs, que l'esprit n'apporte pas une égale attention à toutes les choses qu'il aperçoit ; car il s'applique infiniment plus à celles qui le touchent , qui le modifient et qui le pénètrent, qu'à celles qui lui sont présentes, mais qui ne le touchent pas et qui ne lui appartiennent pas; en un mot, il s'occupe beaucoup plus de ces propres modifications que des simples

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idées des objets , lesquelles idées sont quelque chose de différent de lui-même.

C'est pour cela que nous ne considérons qu'avec dégoût et sans beaucoup d'application les idées abstraites de Tentendement pur; que nous nous appliquons beaucoup davantage aux choses que nous imaginons , principalement lorsque nous avons Timagination forte et qu'il se trace de grands vestiges dans notre cerveau. En6n c'est à cause de cela que nous nous occupons entièrement des qualités sensibles sans pouvoir même nous appliquer aux idées pures de l'esprit dans le temps que nous sentons quelque chose de fort agréable ou de fort pénible. Car la douleur, le plaisir et les autres sensations n'étant que des manières d'être de l'esprit, il n'est pas possible que nous soyons sans les apercevoir et que la capacité de notre esprit n'en soit occupée, puisque toutes nos.seiisations ne sont que des perceptions et rien autre chose.

Mais il n'en est pas de môme des idées pures de l'esprit : nous pouvons les avoir intimement unies à notre esprit sans les considérer avec la moindre attention ; car encore que Dieu soit trèsintimement uni à nous et que ce soit dans lui que se trouvent les idées de tout ce que nous voyons , cependant ces idées, quoique présentes et au milieu de nous-mêmes, nous sont cachées lorsque les mouvements des esprits n'en réveillent point les traces, ou lors- )r]ue notre volonté n'y applique pas notre esprit, c'est-à-dire lorsqu'elle ne forme point les actes auxquels la représentation de ces idées est attachée par l'auteur de la nature. Ces choses sont le fondement de tout ce que nous allons dire des secours qui peuvent rendre notre esprit plus attentif. Ainsi ces secours seront appuyés sur la nature niême de l'esprit, et il y a lieu d'espérer qu'ils ne seront pas chimériques et inutiles, comme beaucoup d'autres, qui embarrassent beaucoup plus qu'ils ne servent. Mais enfin s'ils n'ont pas tout l'usage que l'on souhaite, on ne perdra pas tout à fait son temps à lire ce que l'gn en dira, puisqu'on en connaîtra mieux la nature de son esprit.

Les modificatious de l'âme ont trois causes, les sens, l'imagination et les passions. Tout le monde sait par sa propre expérience que les plaisirs, les douleurs et généralement toutes les sensations un peu fortes, que les imaginations vives et que les grandes pash sioiis occupent si fort l'esprit qu'il n'est pas capable d'attention dans le temps que ces choses le touchent trop vivement, parce qu'alors sa capacité ou sa faculté d a})ercevoir en est toute remplie. Mais quand même ces modifications seraient modérées, elles ne laisseraient pas de partager, du moins en quelque sorte, cetAe

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capacité de Tesprit, et il ne pourrait employer tout ce qu'il est pour considérer les vérités un peu abstraites.

Il faut donc tirer cette conclusion importante : que tous ceux qui veulent s'appliquer sérieusement à la recherche de la vérité doivept avoir un grand soin d'éviter, autant que pela se peut, toutes les sensations trop forles, comme le grand bruit, la lumière trop vive, le plaisir, la douleur, etc. Qu'ils doivent veiller sans cesse à la pureté de leur imagination, et empêcher qu'il ne se trace dans leur perveau de ces vestiges profonds qui inquiètent et qui dissipent continuellement l'esprit. Enfin qu'ils doivent surtout arrêter les mouvements des passions, qui font dans le corps et dans l'âme de^ impressions si puissantes qu'il est d'ordinaire comme impossible que Tesprit pense à d'autres choses qu'aux objets qui les excitent. Car encore que les idées pure^ de la vérité nous soient toujours présentes, nous ne les pouvons considérer lorsque 1^ capacité qu^ nous avoqs de penser est remplie de ces modifications qui nous pénètrent.

Cependant comme il n^est pas possible que l'âme soit sbbs passion , sans sentiment ou sans quelqq^autre modification particulière^ ii faut faire de néce^ité vertu, et tirer piême de ces modificaiions des secours pour se rendre plus attentif. Mais il faut bien de l'adresse et de la circonspection dans l'usage de ces secours pour en tirer quelque avantage. Il f^ut bîQn examiner le besoin que Ton en a , et ne s'en servir qu^autant que la nécessité de se pendre attentif nous y contraint.

cïïApiTR]^ in.

Les passions dont il e^t utile de se servir pour s'exciter à la reeherche de la vérité sont celles qui donnent, la force et le courage de surmonter la peine que l'on trouve à se rendre attentif. Il y en a de bonnes et de mauvaises i de bonnes , comme le désir de trouver la vérité, d'acquérir assea de lumière pour se conduire, de se pendre utile au prochain , et quelques autres semblables ; de maqvaises ou dangereuses, comme le désir d'acquérir de la réputation, de se faire quelque établissement, de s'élever au-dessus de ses semblables , e| quelques autres encore plus déréglées dont il n'est pas nécessaire de parler.

Dans le malheureux état où nous sommes, il arrive souvent que \ es passions les inoins raisonnables nous portent plus vivement à la

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recherche de la vérité et nous consoleiit plus agréablemenl; dans les peines que nous y trouvons que les passions ies plus justes et les plus raisonnables. La vanité, par exemple, nous agite beaucoup plus que l'amour de la vérité, et Ton voit tous les jours que des personnes s'appliquent continuellement à l'étude lorsqu'elles trouvent des gens a qui elles puissent dire ce qu'elles ont appris^ et qui l'abandonnent entièrement lorsqu'elles ne trouvent plus personne qui les écoute. La vue confuse de quelque gloire qui les environne lorsqu'elles débitent leurs opinions leur soutient le courage dans les études même les plus stériles ejL les plus ennuyeuses. Mais si par hasard ou par la nécessité de leurs affaires, elles se trouvent éloir gnées de ce petit troupeau qui leur appl^udissai); , leur ardeur se refroidit aussitôt; les études même les plus solides n'ont plus d'attrait pour elles : le dégoût, l'ennui, le cbagrin les prend, elles quittent tout. La vanité triomphait de leur paresse napjrelle , umis h paresse triomphe à sop tour de l'amour de la vérité; car la vanité résiste quelquefois à la pares3e, mais la parfss^ est presque t^u-» jours victorieuse de l'amour de la vérité.

Cependant la passion pour |a gloire se pouvant rapporter à une bonne fin, puisqu'on peyt se seryir pour la gloire injème de Dieu et pour l'utilité des autres de la réputation que Von a, il est peuMire permis à quelques personnes djB se s^^vir en certaines repeoptre» de cette passion comme d'un secours pour rendre l'esprit plus attentif. Mais il faut bien prendre garde de n'en faire usage que lorsque les payions raisonnables dont nous venons de parler ne suffisent pas , et que nous son^mes obligés par devoir à nous appliquer à des sujets qui nous rebutent^ Premièreaient, parce que cette passion est très-dangereuse pour la consciente ; secondenient, parce qu'elle engage insensiblement; dans de mauvaises études, et qui ont plus d'éclat que d'utilité et de vérité; enfin, parce qu'il est trèsHli£Rcile de la modérer, qu'on en serait souvent la dupe, et que, prétendant s'éplairer l'esprit, on ne ferait peut-être que fortifier la concupispence 'de l'orgueil , qui non seulement corrompt le ccsur^ mais pépand aussi dans l'esprit des ténèbres qu'il est moralement impossible de dissiper.

Car on doit considérer que cetjLe passion s'augmente, se fortifie et s'établit insensiblement dans le coeur de l'bomme , et que lors-r q^'ell^ est trop yiolente, au lieu d'aider l'esprit dan^ la recherche, de la vérité, elle l'aveugle (étrangement et lui fait même croire que les choses sont comme il souhaite qu'elles soient.

Il ftst suns 4Qutn qu'il ne se trouverait pas tai^t de fausses inven^ tions et tant de découvertes imaginaires, si les bompias ne se lais-^

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seient point étourdir par de§ désirs ardents de paraître inventeurs. Car la persuasion ferme et obstinée où ont été plusieurs personnes qu'ils avaient trouvé par exemple le mouvement perpétuel, le moyen d'égaler le cercle au carré et celui de doubler le cube par la géométrie ordinaire, leur est venue apparemment du grand désir qu'ils avaient de paraîlre avoir exécuté ce que plusieurs personnes avaient tenté inutilement.

Il est donc bien plus à propos de s'exciter à des passions qoi sont d'autant plus utiles pour la recherche de la vérité qu'elles sont plus fortes, et dans lesquelles l'excès est peu à craindre, comme sont les désirs de faire bon usage de son esprit, de se délivrer de ses préjugés et de ses erreurs, d'acquérir assez de lumière pour se conduire dans l'état dans lequel on est , et d'autres passions semblables qui ne nous engagent point dans des études inutiles, et qui ne nous portent point à faire de^ jugements trop précipités.

Quand on a commencé à goûter le plaisir qui se trouve dans l'usage de l'esprit , qu'on a reconnu l'utilité qui en revient et qu'on s'est défait des grandes passions et dégoûté des plaisirs sensibles, qui sont toujours, lorsqu'on s'y abandonne indiscrètement, les maîtres, ou plutôt les tyrans de la raison ; l'on n'a pas besoin d'autres passions que de celles dont on vient de parler pour se rendre attentif aux sujets que l'on veut méditer.

Mais la plupart des hommes ne sont point dans cet état : ils n'ont du goût , de l'intelligence , de la délicatesse que pour ce qui touche les sens. Leur imagination est corrompue d'un nombre presque infini de traces profondes qui ne réveillent que de fausses idées; car ils tiennent à tout ce qui tombe sous les sens et sous Timagination, et ils en jugent toujours selon l'impression qu'ils en reçoivent, c'est-à-dire par rapport à eux. L'orgueil , la débauche , les engagements, les désirs inquiets de faire quelque fortune , si communs dans les gens du monde , obscurcissent en eux la vue de la vérité comme ils étouffent en eux les sentiments de piété, parce qu'ils les séparent de Dieu , qui seul peut nous éclairer comme il peut seul nous régler. Car nous ne pouvons augmenter notre union avec les choses sensibles sans diminuer celle que nous avons avec les vérités intelligibles, puisque nous ne pouvons dans un même temps être unis étroitement à des choses si différentes et si opposées.

Ceux donc qui ont l'imagination pure et chaste , je veux dire dont le cerveau n'est point rempli de traces profondes qui attachent aux choses visibles , peuvent facilement s'unir à Dieu et se rendre attentifs à la vérité qui leur parle ; ils peuvent se passer des secours qu'on tire des piassions. Mais ceux qui sont dans le grand monde.

qui tiennent à trop de choses, et dont l'imagination est toute salie par les idées fausses et obscures que les objets sensibles ont excitées en eut, ils ne peuvent s'appliquer à la vérité s'ils ne sont soutenus de quelque passion assez forte pour contre-balancer le poids du corps qui les entraîne et pour former dans leur cerveau des traces capables de faire révulsion dans les esprits animaux. Mais, comme toute passion ne peut par elle-même que confondre les idées , ils ne doivent s'en servir qu'autant que la nécessité le demande ; et tous les hommes doivent s'étudier eux-mêmes , afin de proportionner leurs passions à leur faiblesse.

Il n'est pas difficile de trouver les moyens d'exciter en soi-même les passions que Ton souhaite. La connaissance que l'on a donnée de l'union de l'âme et du corps , dans les livres précédents , donne assez d'ouverture pour cela; car, en un mot, il suffit de penser avec attention aux objets qui, selon l'institution de la nature, sont capables d'exciter les passions. Ainsi , l'on peut presque toujours faire naître dans son cœur les passions dont on a besoin ; mais si Ton peut presque toujours les faire naître, on ne peut pas toujours les faire mourir ni remédier aux désordres qu'elles ont causés dans rimagination. On doit donc en user avec beaucoup de modération.

Il faut surtout prendre garde à ne pas juger des choses par passion , mais seulement par la vue claire de la vérité , ce qu'il est presqu'impossible d'ol^erver lorsque les passions sont un peu vives. La passion ne doit servir qu'à réveiller l'attention ; mais elle produit toujours ses propres idées, et elle pousse vivement la volonté à juger des choses par ces idées qui la touchent plutôt 'que par les idées pures et abstraites de la vérité qui ne la touchent pas. De sorte que l'on forme souvent des jugements qui ne durent qu'autant que la passion , parc^e que ce n'est point la vue claire de la. vérité immuable , mais la circulation du sang qui les fait former.

Il est vrai que les hommes sont étrangement obstinés dans leurs erreurs , et qu'ils en soutiennent la plupart toute leur vie ; mais c'est que ces erreurs ont souvent d'autres causes que les passions, ou bien elles dépendent de certaines passions durables qui viennent de la conformation du corps , de l'intérêt ou de quelque autre cause qui subsiste long-temps. L'intérêt, par exemple, durant toujours, il produit une passion qui ne meurt jamais, et les jugements qae cette passion fait former sont assex durables. Mais tous les autres sentiments des hommes qui dépendent des passions particulières sont aussi inconstants que le peut être la fermentation de leurs humeurs. Ils disent tantôt d'une façon, tantôt d'une autre ; et ce qu'ils (lisent est assez souvent conforme à ce qu'ils pensent. Cotnme ils

Mê LIVRE niDÈm.

coure»k û'm faux ïÀm à un autre faux bien par te mouyement de leur pa$9iioii , et qu'ils^ s'en dégoûtent lorsque oe mouvement cesse, Us courent aussi de faux système en faux système; ils embrassent avec chaleur un faux sentiment lorsque la passion le rend vraisemblable; mais, cette passion éteinte, ils Tabandonnent. Ils coûtent par les passions de tous les biens sans rien trouver de bon ; ils voient par les mêmes paasicms toutes les vérités sans rien voir dei vrai, quoique, dans le temps que la passion dure, oe qu% goûtent leur paraisse le souverain bien , ei ce qu'ils voient soit pour eux une vérité incontestable.

La seconde source d'où Ton peut tirer quelque secours pour rendre l'esprit attentif sont les sens ; les sensations sont les propres modidc^^tions de l'âme, les idées pures de Tesprit sont quelque chose de différent : les sensations réveillent donc notre attention d'une manière beaucoup plus vive que les idées pures. Ainsi il est visible que Von peut remédier au défaut d'application de l'esprit aux vérites qui ne le touchent pas , en les exprimant par des choses sensibles qui le touchent.

C'est pour cela que les géomètres expriment par des lignes sensibles les proportions qui sont entre les grandeurs qu'ils ventent considérer, En traçant c^s lignes sur le papier, ils tracent pour ainsi dire dans leur esprit les idées qui y répondent; ils se les rendent plus familières parce quUls les sentent en même temps qu'ils les conooivent. C'est de cette manière que l'on peut apprendre plusieurs choses assey difficiles aux enfants, qui pe sont pas capables des vérités abstraites à cause de la délicatesse des libres de leqr cerveau. Ils ne voient des yeux que des œuleurs, des tableaux, des images ; mais ils considèrent par Tesprit les idées qui répondent à ces objets sensibles.

Il faut surtout prendre garde à ne point couvrir les objets que l'on veut considérer ou que l'on veut faire voir aux autres de tant de sensibilité que l'écrit en soit plus occupé que de la vérité même, car c'est un déf0ut des plus considérables et des plus ordinaires. On voit tous les jours des personnes qui ne s'attachent qu'à ce qui touche les sens, et qui s'expriment d'une manière si sensible que la vérité est comme étouffée sous le poids des vains ornements de leur fausse éloquence ; de sorte que, ceux qui les écoutent étant beaucoup plus touchés par la mesure de leurs périodes et par les mouvements de leurs 6gures que par les raisons qu'ils entendent, ils se laissent persuader sans savoir seulement ce qui les persuade ni même de quoi ils sont persuadés.

11 faut donc bien prendre garde à tempérer de telle manière la

seasibiltté de ses expressions que Ton ne fasse que rendre l'esprit plus attentif. Il ti*y a fieti de si beau que la vétibé : il ne Faut pas prétendre qu'on la puisse rendre plus belle en la fardant de quelques couleurs sensibles qui n'ont rien de solide et qui ne peuveht diarmer que fort peu de temps. On lui donnerait peut-"êlre quelque délicatesse t mais on diminuerait sa force. On ne doit pas la revêtir de tant d'éclat et de brillant que l'esprit s'arrête davantage à seâ ornements qu'à elle-même : ce serait la traiter comme certaines personnes que i'ou charge de tant d'or et de pierreries qu'elles paraissent enfin la partie la moins considérable du tout qu'elles com-posent avec leurs habits. Il faut revêtir la vérité comme les magistrats de Venise, qui sont obligés de porter une robe et une toque toute simple qui ne fait que les distinguer du commun des hommes, afin qu'on les regarde au visa^ avec attention et avec respect, et qu'on ne s'arrête pas à leur chaussure. Enfin il faut prendre garde à ne lui pas donner une trop grande «uite de choses agréables qui dissipent l'esprit et qui l'empêchent de la reconnaître, de peur qu*oa ne rende à quelqu'autre les honneurs qui lui sont dus, oomme il arrive quelquefois aux princes qu'on ne peut reconnaître dans la grand nombre des gens de cour qui les environnent, et qui prenueni trop de cet air grand et majestueux qui n'est propre qu'aux souverains.

Mais , afin de donner un plus grand exemple , je dis qu'il faut exposer aux autres la vérité comme la vérité même s'est exposée. Les hommes, depuis le péché de leur père, ayant la vue trop faible pour considérer la vérité en elle-même , cette souveraine vérité s'est rendue sensible en se couvrant de notre humanité , afin d'attirer nos regards , de nous éclairer et de se rendre aimable à nos yeux. Ainsi on peut , à son exemple, couvrir de quelque chose de sensible les vérités que nous voulons comprendre et enseigner aux autres, afin d'arrêter l'esprit qui aime le sensible et qui ne se prend aisément que par quelque chose qui flatte les sens. La sagesse éter* nelle s'est rendue sensible , mais non dans l'éclat; elle s'est rendue sensible , non pour nous arrêter au sensible , mais pour nous élever à l'intelligible ; elle s'est rendue sensible pour condamner et sacri* fier en sa personne toutes les choses sensibles. Nous devons donc nous servir, dans la connaissance de la vérité , de quelque chose de sensible qui n'ait point trop d'éclat et qui ne nous arrête point trop au sensible, mais qui puisse seulement soutenir la vue de notre esprit dans la contemplation des vérités purement intelligibles. Nous devons nous servir, de quelque chose de sensible , que nous puissions dissiper, anéantir, sacrifier avec plaisir à la vue de la vérité

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vers laquelle elle nous aura conduits. La sagesse éternelle s'est présentée hors de nous d'une manière sensible , non pour nous arrêter hors de nous , mais a6n de nous faire rentrer dans nousmêmes et que , selon l'homme intérieur, nous la pussions considérer d'une manière intelligible. Nous devons aussi, dans la recherche de la vérité , nous servir de quelque chose de sensible qui ne nous arrête point hors de nous par son éclat, mais qui nous fasse rentrer dans nous-mêmes , qui nous rende attentifs et nous unisse à la vérité éternelle, laquelle seule préside à l'esprit et le peut éclairer sur quelque sujet que ce puisse être.

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