‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 6 sur 174 · PRÉFACE. XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XI

auteurs qui nous ont précédés que comme des moniteurs. Nous se rions bien injustes et bien vains de vouloir qu'on nous écoutât comme des docteurs et comme des maîtres. Nous demandons bien que l'on croie les faits et les expériences que nous rapportons, parce que ces (îhoscs ne s'apprennent point p:ir l'application de l'esprit à la raison souveraine et universelle ; mais, pour toutes les ventés qui se découvrent dans les véritables idées des choses, que la vérité éternelle nous représente dans Je plus secret de* notre raison , nous avertissons expressément que l'on ne s'arrête point à ce que nous en pensons ; car nous ne croyons pas que ce soit un petit crime que de se comparer à Dieu , en dominant ainsi sur les esprits*.

La principale raison pour laquelle on souhaite extrêmement que ceux qui liront cet ouvrage s'y appliquent de toutes leurs forces , c'est que l'on désire d'être repris des fautes qu'on pourrait y avoir commises; car on ne s'imagme pas être infaillible. On a une si étroite liaison avec son corps, et on en dépend si fort, que l'on appréhende, avec raison , de n'avoir pas toujours bien discerné le bruit confus dont il remplit l'imagination d'avec la voix pure de la vérité qui parle à l'esprit.

S'il n'y avait que Dieu qui parlât, et que l'on ne jugeât que selon ce qu'on entendrait, on pourrait peut-être user de ces paroles de Jésus-Christ : Je juge selon ce que j'entends, et mon jugement est juste et véritable^. Mais on a un corps qui parle plus haut que Dieu môme, et ce corps ne dit jamais la venté. On a de l'amour-propre, qui corrompt les paroles de celui qui dit toujours la vérité. Et on a de l'orgueil, qui inspire l'audace de juger sans attendre les réponses de la vérité, selon lesquelles seules on doit juger; car la principale cause de nos erreurs, c'est que nos jugements s'étendent a plus de choses que la vue claire de notre esprit. Je prie* donc ceux à qui Dieu fera connaître mes égarements de me redresser, atin que cet ouvrage , que je ne donne que comme un essai dont le sujet est très-digne de l'application des hommes, puisse peu à peu se perfectionner.

On ne l avait entrepris d'abord que dans le dessein de s'instruire ; mais quelques personnes ayant cru qu'il serait utile de le rendre public, on s'est rendu à leurs raisons d'autant plus volontiers qu'une des principales s'accordait avec ce désir que l'on avait de s'être utile à soi-même. Le véritable moyen, disaient- ils, de s'instruire pleinement de quelque matière, c'est de proposer aux habiles gens les senlimenls qu'on en a. Cela excite notre attention et la leur. Quelquefois ils ont d'autres vues, et ils découvrent d'au-

1. V03*. le livre de S. Aug. De Magisho. — Noli putare te ip&am esse luceni. Au^. in Psftl. — Non a me mihi lumen existens, scd lumen non participas nisi is TE. De verbis Dcmini, Ser. 8.

2. Sicut audio. sic judico, et judicium mcum justum est, quia non qiiwro vjluntatem iiKani. Ejt. J'h-h., v\\. r», so.

Mr rRÉI-ACE.

très vérités que nous; et quelquefois ils poussent certaines découvertes qu'on a négligées par paresse, ou qu'on a abandonnées faute de courage et de force. .

C'est dans cette vue de mon utilité particulière et de celle do

les opinions ordinaires que l'on a crues toute sa vie , et que l'on voit approuvées généralement de tous les hommes et dans tous les siècles. Ce sont les erreurs les plus générales que je tâche princi-

Ealeraent de détruire. Si les hommes étaient fort éclairés, lapproation universelle serait une raison ; mais c'est tout le contraire. Que l'on soit donc averti , une fois pour toutes, qu'il n'y a que la raison qui doive présider au jugement de toutes les opinions humaines qui n'ont point de rapport à la foi , de laquelle seule Dieu nous instruit d'une manière toute différente de celle dont il nous découvre les choses naturelles. Que l'on rentre dans soi-môme, et que l'on s'approche de la lumière qui v luit incessamment, afin que notre raison soit plus éclairée*. Que l'on évile avec soin toutes les sensations trop vives et toutes les émotions de l'âme qui remplissent la capacité de notre faible intelligence ; car le plus petit bruit, le moindre éclat de lumière, dissipe quelquefois la vue de l'esprit. Il est bon d'éviter toutes ces choses, quoiqu'il no soit pas absolument nécessaire ; et, si en faisant tous ses efforts on ne peut résister aux impressions continuelles que notrç corps et les projugés de notre enfance font sur notre imagination, il est nécessaire de recourir à la prière pour recevoir ce que l'on ne peut avoir par ses propres forces , sans cesser toutefois de résister à ses sens ; car ce doit être l'occupation continuelle de ceux qui, à l'exemple de saint Augustin, ont beaucoup d'amour pour la vérité. NuUomodo resistitur corporis sensibus ; qu.k nobis sacratissima disciplina est, 8* per eos inilictis pin gis vulneribusque blandimur. Ad Nebidium Ep. 7.

1. Qui hoc videre non potest, oret et «igat ut posse mercatur ; nec ad liomincm disputatorem pulset, ut quod non Icgit légat, scd adDeum salvatorem ut qnod non valet valeat. Ep. 112. ch. 12.

Supplexque illi qui lumen mentis acccndit attendat, ut intelligat, Cont. Ep. fundam.

Page 1