‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 68 sur 174 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Du livre de Montaigne.

Les Essais de Montaigne nous peuvent aussi servir de preuve de la force que les imaginations ont les unes sur les autres, car cet auteur a un certain air libre, il donne un tour si naturel et si vif à ses pensées, qu'il est malaisé de le lire sans se laisser préoccuper. La négligence qu'il affecte lui sied assez bien et le rend aimable à la plupart du monde sans le faire mépriser; et sa fierté est une certaine fierté d'honnête homme, si cela se peut dire ainsi, qui le fait respecter sans le faire haïr. L'air du monde et l'air cavalier

20S LIVRE DEtllÈME.

soutenus par quelque érudilion font un effet si prodigletiK sur Tesprit, qu'on l'admire souvent et qu*on se rend presque toujours à ce qu'il décide sans oser l'examiner , et quelquefois même sans l'entendre. Ce ne sont nullement ses raisons qui persuadent; il n'en apporte presque jamais des choses qu'il avance , ou pour le moins il n'en apporte presque jamais qui aient quelque solidité. En effet il n'a point de principes sur lesquels il fonde ses raisonnements , et il n'a point d'ordre pour faire les déductions do Bës principes^ Un trait d'histoire ne prouve pas; un petit conte ne démontre pas ; deux vers d'Horace, un apophihegme de Cléomèties ou de César ne doivent pas persuader des gens raisonnables ; cependant ces Essais ne sont qu'un tissu de traits d'histoire, de petits contes, de bons mots^ de distiques et d'apophthegmes.

Il est vrai qu'on ne doit pas regarder Montaigne dans ses Essais comme un homme qui raisonne, mais comme un homme qui se divertit, qui tâche de plaire et qui ne pense point à enseigner ; et si ceux qui le lisent ne faisaient que s'en divertir , il faut tomber d'accord que Montaigne ne serait pas un si méchant livre pour eux. Mais il est presque impossible de ne pas aimer ce qui plait et de ne pas se nourrir des viandes qui flattent le goût. L'esprit ne peut se plaire dans la lecture d'un auteur sans en prendre les sentiments, ou tout au moins sans en recevoir quelque teinture, laquelle se mêlant avec ses idées les rend confuses et obscures.

Il n'est pas seulement dangereux de lire Montaigne pour se divertir, à cause que le plaisir qu'on y prend engage insensiblement dans ses sentiments; mais encore parce que ce plaisir est plus criminel qu'on ne pense : car il est certain que ce plaisir natt principalement de la concupiscence, et qu'il ne fait qu'entretenir et que fortifier les passions; la manière d'écrire de cet auteur n'étant agréable que parce qu'elle nous touche et qu'elle réveille nos passions d'une manière imperceptible.

Il serait assez utile de prouve^ cela dans le détail , et généralement que tous les divers styles ne nous plaisent ordinairement qu'à cause de la corruption secrète de notre cœur; mais ce n'en est pas ici le lieu, et c^ela nous mènerait trop loin. Toutefois^ si l'on veut faire réflexion sur la liaison des Idées et des passions dont j'ai parlé auparavant *, et sur ce qui s6 passe en sol-même dans le temps qu'on lit quelque pièce bien écrite, on pourra reconnaître en quelque façon que si nous aimons le genre sublime , l'air noble et libre de certains auteurs, c'est que nous avons de la vanité et que nous aimons la grandeur et l'indépendance, et que

Page 1