Ch. dernier de la première partie de ce Hrrc
DE LUMÀGINATION. — iil' PARTIE. 303
ce guût que nous trouvons dans la çlélicatesse des discours efféminés n'a point d'autre source qu'une secrète inclinatiou pour la mollesse e( pour la volupté; en un mot, que c est une certaine in- IfiUigence pour ce qui touche les sens, et non pas Tintelligence de la vérité, qui fait que certains auteurs nous charment et nous en^ lèvent comme malgré nous. Mais revenons à Montaigne.
Il aie semble que ses plus grands admirateurs le louent d'un certain caractère d'auteur judicieux et éloigné du pédantisme, et d'avoir parfaitement connu la nature et les faiblesses de l'espril; |m«)aiD. Si je montre donc que Montaigne, tout cavalier qu'il est, ^e laisse pas d'être aussi pédant que beaucoup d'autres, et qu'il n'a eu qu'une connaissance très-médiocre de l'esprit, j'aurai fait voir que ceux qui l'admirent le plus n'auront point été persuadés par des raisons évidentes, mais qu'ils auront été seulement gagnés par la force de son imagination.
Ce terme pédant esl fort équivoque, mais l'usage, ce me semble, et même la raison veulent que l'on appelle pédants ceux qui pouF faire parade de leur fausse science citent à tort et à travers toutes sortes d'auteurs , qui parlent s$uiipiement pour parler et pour se faire admirer des sots, qui amassent sans jugement et sans discerr nement des apophUiegmes et des traits d'histoire pour prouver ou pour foire sçiDblant de prouver des choses qui ne se peuvent prou^ ver que par des raisons.
Pédant est opposé à raisonnable , et ce qui rend les pédants odieux aux personnes d'esprit c'est que les pédants ne sont pas raisonnables; car, les personnes d'esprit aimant naturellement à raisonner , ils na peuvent souffrir la conversation de ceux qui nu raisonnent point. Les pédants ne peuvent pas raisonner parce qu'ils ont l'esprit petit ou d'ailleurs rempli d'une fausse érudition ; et ils ne veulent pas raisonner , parce qu'ils voient que certaines gens les ri^peçtent et les a(|mirent davaniage lorsqu'ils citent queU que auteur inconnu et quelque sentence d'un ancien que lorsqu'ils prétendeAt raisonner. Ainsi leur vanité se satisfaisant dans la vue du respect qu'on leur porte , les attache à l'étuda de toutes les sciences extraordinaires qui attirent ladmiration du commun des hommes,
Les pédants sont donc vains et hers , de grande mémoire et de peu de jugement, heureux et forts en citations, malbeureux et laiblés en raisons , d^une imagination vigoureuse et spacieuse , mais volage et déréglée , et qui ne peut se contenir dans quelque jusr lesse.
U ne sera pas maintenant fort (JitScile de profiver que Montaigne
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élait aussi pédant que plusieurs autres selon cette notion du mot de pédant, qui semble la plus conforme à la raison et à Tusage ; car* je ne paf le pas ici de pédant à longue robe , la robe ne peut pas faire le pédant. Montaigne, qui a tant d'aversion pour la pédanterie, pouvait bien ne porter jamais robe longue, mais il ne pouvait pas de même se défaire de ses propres défauts II a bien travaillé à se faire l'air cavalier, mais il n'a pas travaillé à se faire l'esprit juste, ou pour le moins il n'y a pas réussi. Ainsi il s'est plutôt fait un pédant à la cavalière et d'une espèce toute singulière, qu'il ne s'est rendu raisonnable, judicieux et honnête homme.
Le livre de Montaigne contient des preuves si évidentes de la vanité et de la fierté de son auteur , qu'il paraît peut-être assez inutile de s'arrêter à les faire remarquer; car il faut être bien plein de soi-même pour s'imaginer comme lui , que le monde veuille bien lire un assez gros livre pour avoir quelque connaissance de nos humeurs. Il fallait nécessairement qu'il se séparât du commun et qu'il se regardât comme un homme tout à fait extraor* dinaire.
Toutes les créatures ont une obligation essehtielle de tourner les esprits de ceux qui les veulent adorer vers celui-là seul qui mérite d'être adoré; et la religion nous apprend que nous ne de-^ vons jamais souffrir que l'esprit et le cœur de l'homme qui n'est fait que pour Dieu s'occupe de nous et s arrête à nous admirer et à nous aimer. Lorsque saint Jean se prosterna devant l'ange du Seigneur*, cet ange lui défendit de l'adorer : Je suis serviteur, lui dit-il, comme vous et cotnme vos frères; adorez Dieu *. Il n'y a que les démons et ceux qui participent à l'orgueil des démons qui se plaisent d'être adorés ; et c'est vouloir être adoré non pas d'une adoration extérieure et apparente, mais d'une adoration intérieure et véritable que de vouloir que les autres hommes s'occupent de nous : c'est vouloir être adoré comme Dieu veut être adoré, c'està-dire en esprit et en vérité.
Montaigne n'a fait son livre que pour se peindre et pour représenter ses humeurs et ses inclinations. U- l'avoue lui-même dans l'avertissement au lecteur , inséré dans toutes les éditions : C*est moi que je peins j dit-il, je suis moi-même la matière de mon livre. Et cela paraît assez en le lisant ; car il y a très-peu de chapitres dans lesquels il ne fasse quelque digression pour parler de lui , et il y a même des chapitres entiers dans lesquels il ne parle que de lui. Mais s'il a composé son livre pour s'y peindre , il l'a fait imprimer afin qu'on le lût. Il a donc voulu que les hommes le regar-