Liv. 2, ch
DE L'TMAGINAÏION. — 111' PAllTIE. 2(9
nous faut mellre noirp. inifiUigmce, notre prudence H tout le reste à l'abandon, etc.? Peut-on dire qu'un homme qui se sert des opinions les plus bizarres pour conclure que ce n'est point par vrai discours mais par une fierté et opiniâtreté, que nous nous préférons aux au^ très animaux, eût une connaissance fort exacte de l'esprit humain, et croit-on en persuader les autres ?
Mais il faut faire justice à tout le inonde, et dire de bonne foi quel était le caractère de l'esprit de Montaigne. Il avait peu de mémoire, encore moins de jugement, il est vrai ; mais ces deux qualités ne font point ensemble ce que Ton appelle ordinairement dans le monde beauté d'esprit. C'est la beauté, la vivacité et l'étendue de l'imagination, qui fqnt passer pour bel esprit. Le commun des hommes estime le brillant, et non pas le solide ; parce que l'on aime davantage ce qui touche les sens, que ce qui instruit la raison. Ainsi en prenant beauté d'imagination pour beauté d'esprit, on peut dire que Montaigne avait l'esprit beau et môme extraordinaire. Ses idées sont fausses, mais belles; ses expressions irrégulières ou hardies, mais agréables; âes discours mal raisonnes, mais bien imaginés. On voit dans tout son livre un caractère d'original qui plaît infiniment : tout copiste qull est, il ne sent point son copiste; et son imagination forte et hardie donne toujours le tour d'original aux choses qu'il copie. Il a enfin ce qu'il est nécessaire d'avoir pour plaire et pour imposer; et je pense avoir montré sufitisamment que ce n'est point en convainquant la raison qu'il se fait admirer de tant de gens, mais en leur tournant l'esprit à son avantage par la vivacité toujours victorieuse de son imagination dominante.