‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 74 sur 174 · CHAPITRE DERNIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE DERNIER

I. Des sorciers par imagination , et des loups-garous. — II. Conclusion

des deux premiers livres.

I. Le plus étrange effet de la force de l'imagination est la crainte déréglée de l'apparition des esprits, des sortilèges ; des caractères, des charmes, des lycantbropes ou loups-garous , et généralement de tout ce qu'on s'imagine dépendre de la puissance du démon.

Il n'y a rien de plus terrible ni qui effraie davantage l'esprit, ou qiii produise dans le cerveau des vestiges plus profonds, que l'idée d'une puissance invisible qui ne pense qu'à nous nuire, et à laquelle on ne peut résister. Tous les discours qui réveillent celte idée sont toujours écoutés avec crainte et curiosité. Les hommes, s'attachant a tout ce qui est extraordinaire, se font un plaisir bizarre de ra-

âtO LIVRE DEL^XIÈHE.

couler cos histoires surprertatttes ei prodigieuses de la puissance et. de la malice des sorciers, à épouvanter les autres et à s'épouvanter eux-mêmes. Ainsi il ne faut pas s*éionner si les sorciers sont si communs en certains pays, où la créance du sabbat est trop ent-acinée ; où tous les contes les plus extravagants des soKiléges, sont écoutés comme des histoires aiithehtiques ; et où Ton brûle comme des sôfciers véHtablës les fotis et lés visionnaires dont rimagihation a été déréglée, autant pour le moins pai* le récit de ces contes, que par la corruptiou de leur cœur;

Je sois bien que quelques personnes trouveront â redire, que j'attribue la plupart des sorcelleries à la force de rimaginâtion, parce que je sais que les hommes aiment qu'on leur donne de la erainte; qu'ils se fàdhent contre Cëuji qili les veulent désabuser; et qu'ils ressemblent aux malades par imagination, qui écoutent «ivec i^espect et qui e^êdutent fidèlement les ordotitîâhces dei^ itiédecins qui leur pronostiquent des aecidents funestes. Les) superstitions ne de détruisent pas fôeilementi H m ne les attaqué pas sans trouver un grand nombre de défenseurs ; et tîetle incllriëtion h croire aveuglément toutes lés rêveries dés démonographes est produite et entretenue par ta Même cbuse qui rend opiniâtres les superstitieux, domme il est asse^ fKcilë de lé prouver, toutefois eeta ne doit pas «l'empêcher de déerire en peu de inots^ comme je crbiâ que de pareilles opinions é'êtàblisëeht.

Un pâtre dans sa bergerie racente après souper à sa femme et à des enfants les aventures du sabbat. Comme son imagination est mo^ dérémem êehauffêe par les vapeurà du vin, et qu'il croit nvoir

assisté plusieurs fois à cette assemblée imaginaire, il ne manque pas d'en parler d'une manière forte et vive. Son éloquence naturelle jointe à la disposition bù est toute sa tkmille, pour entendre parler d'un sujet si nouveau et si terrible, doit sans doute produire d'étranges traces dans des imaginations faibles, et il n'est pas naturellement possible qu'une femme et des enfants ne demeurent tout effrayés^ pénétrée et convaincus de ce qu'ils lui entendent dire. C'est un mari^ c'est un pérë qui perle de ce qu'il â vU, de ee qu'il a fôlt; on l'aime et on le reàpedte; pourquoi ne le croirait-on paé ? Ce pâtre le répète en différents jours. L'imagination de la mère et des enfants en reçoit peu à peu dés traées plUé profondes; ilç s'y accoutument, les frayeurfe passent, et la conviction demeure; et enfin la curiosité les prend d'y aller. Ils se frottent de certaine drogue dans ce dessein, ils se cdUehent ; cette disposition de leur cœur ééhduffé encore leur imagination,, et les traces que le pâtre avait formées dans leur cervoau s'ouvrent asseiÉ pour leur faire juger, dart» le

sommeil , comme présents tous les mouvemetits d6 la cérémonie dont il leur avait fait la description. Ils se lèvent, ils s'enlre-demandent et s'entre-disent ce qu'ils ont vu. Ils se fortifient de cette sorte les traces de leut vision ; et celui qui a rimagination la plus forie persuadant mieux les autres, ne manque pas de régler efi peu de nuits l'histoire imaginaire du sabbat. Voilà donc des sorcie^s achevés que le pâtre a fdits; et ils en ferôht Un jour beaucoup d'autres, si, ayant l'imagination foHeel vive, la crainte ne les empêche pas de conter de pareilles histoires.

Il s'est trouvé plusieurs fois des sorciers de bonne foi, qui disaient généralement à tout le motide, qu'ils allaient au sabbat; et qui en étaient si persuadés, que quoique plusieurs personnes les veillassent et les assurassent qu'ils n'étaient point sortis du Ik, ils ne pouvaient se rendre à leUi' témoignage.

Tout le monde sait que loi'sque l'on fait des contes d'apparitions d'eaprits aux enfants. Ils no manquent presque jamais d'en êtfe pffrayés, et qu'ils ne peuvent demeurer sans lumière et sans compagnie; parce qu'alors leur cerveau ne recevant point de traces de quelque objet présent, celle qUe le Conte a formée dans leur cerveau se rouv^e, et souvent même avec asseài de force pour leur reprêsentet comme deVant leui's yeux les esprits qu'on leur a dépeints. Cependant on ne leur Conte pas ces histoires comme si elles étaient véritables. On ne leur parle pas avec le même àll^ que si ott en était persuadé; et quelquefois on le fait d'une manière assez froide et assez languissante. Il ne faut donc pas s'étdnnei' qu'un homme qui croit avoir été au sabbat^ et qui pAv conséquent en parle d'un ton ferme et avec une contenance assurée, persuadé facilement quelques personnes qui Técoutent avec fespect, de toutes les circotîstances qu'il décrit, et transthettë ainsi dans leur imagination des traces pareilles à celles qui le trompent.

Quand les hommes nous parlent, ils gravent dans notfe cerveau des traces pareilles à celles qu'ils ont. Lorsqu'ils en ont de profondes, ils nous parlent d'Une manière qui nous en gravent de profondes ; car ils ne peuvent parler, qji'ils ne nous rendent semblables à eux en quelque façon. Les enfants dans le sein de leurs mères nd voient que ce que voient leurs mères ; et même lorsqu'ils sont venus au monde, ils imaginent peu de choses dont leurs parents n'en soient la cause : puisque les hommes même les plus sages se conduisent plutôt par l'imagination des autres, c'est-à-dire par l'opinion et par le coutume, qUë par les règles de la raison. Ainsi dJins les lieux où l'on brûle les sorciers, on en trouve un grand nombre; parce qilè, dans les H^Oj* où on les condamne nu feu, dtl (*i*«ff véH-*

3t2 LIVRI*: DEUXIÈME.

tablement qu'ils le sont, et cette croyance se fortifie par les discours qu'on en tient. Que Ton cesse de les punir et qu'on les traite comme des fous ; et l'on verra qu'avec le temps ils ne seront plus sorciers, parce que ceux qui ne le sont que par imagination, qui font certamement le plus grand nombre, reviendront de leurs erreurs.

Il est indubitable que les vrais sorciers méritent la mort, et que ceux même qui ne le sont que par imagination ne doivent pas être réputés comme tout ù fait innocents; puisque pour 1 ordinaire ils ne se persuadent être sorciers, que parce qu'ils sont dans une disposition de cœur d'aller au sabbat, et qu'ils ise sont frottés de quelque drogue pour venir à bout de leur malheureux dessein. Mais en punissant indifféremment tous ces criminels, la persuasion commune se fortifie, les sorciers par imagination se multiplient, et ainsi une infinité de gens se perdent et se damnent. C'est donc avec raison que plusieurs parlements ne punissent point les sorciers ; il s'en trouve beaucoup moins dans les terres de leur ressort ; et l'envie , la haine et la malice des méchants ne peuvent se servir de ce prétexte pour perdre les innocents.

L'appréhension des loups-garous, ou des hommei transformés en loups, est encore une plaisante vision. Un homme, par un effort déréglé de son imagination , tombe dans cette folie , qu'il croit devenir loup toutes les nuits. Ce dérèglement de son esprit ne manque pas de le disposer à faire toutes les actions que font les loups, ou qu'il a ouï dire qu'ils faisaient. Il sort donc à minuit de sa maison, il court les rues, il se jette sur quelque enfant s'il en rencontre, il le mord et le maltraite ; et le peuple stupide et superstitieux s'imagine qu'en effet ce fanatique devient loup ; parce que ce malheureux le croit lui-même, et qu'il l'a dit en secret à quelques per-ionnes qui n'ont pu le taire.

S'il était facile de former dans le cerveau les traces qui persuadent aux hommes qu'ils sont devenus loups, et si l'on pouvait courir les rues et faire tous les ravages que font ces misérables loups-garous sans avoir le cerveau entièrement bouleversé, comme il est facile d'aller au sabbat dans son lit et sans se réveiller, ces belles histoires de transformations d'hommes en loups ne manqueraient pas de produire leur effet comme celles que Ton fait dn sabbat, et^nous aurions autant de loups-garous que nous avons de sorciers. Mais la persuasion d être transformé en loup suppose un bouleversement de cerveau bien plus difficile à produire que celui d'un homme qui croit seulement aller au sabbat, c'est-à-dire qui croit voir la nujt des choses qui ne sont point , et qui , étant rb-»

veillé, ne peut distinguer ses songes des pensées qu'il a eues pendant le jour.

C'est une chose assez ordinaire à certaines personnes d'avoir la nuit des songes assez vifs pour s'en ressouvenir exactement lors* qu'ils sont réveillés , quoique le sujet de leur songe ne soit pas de soi fort terrible. Ainsi il n'est pas difficile que des gens se persuadent d'avoir été au'sabbat; car il suffit, pour cela, que leur cer-* veau conserve les traces qui s'y font pendant le sommeil.

La principale raison qui nous empêche de prendre nos songes pour des réalités, est que nous ne pouvons lier nos songes avec les choses que nous avons faites pendant la veille ; car nous reconnais* sons par là que ce ne sont que des songes. Or, les sorciers par imagination ne peuvent reconnaître par là si leur sabbat est un songe; car on ne va au sabbat que la nuit, et ce qui se passe dans le sabbat ne se peut lier avec les autres actions de la journée. Ainsi il est moralement impossible de les détromper par ce moyenlà. Et il n'est point encore nécessaire que les choses que ces sorciers prétendus croient avoir vues au sabbat gardent entre elles un ordre naturel; car elles paraissent d'autant plus réelles qu'il y a plus d'extravagance et de confusion dans leur suite. Il suffit donc , pour les tromper, que les idées des choses du sabbat soient vives et effrayantes; ce qui ne peut manquer, si on considère qu'elles représentent des choses nouvelles et* extraordinaires.

Mais afin qu'un homme s'imagine qu'il est coq, chèvre, loup, bœuf, il faut un si grand dérèglement d'imagination, que cela ne peut être ordinaire ; quoique ces renversements d'esprit arrivent quelquefois, ou par une punition divine, comme l'Écriture le rapporte de Nabuchodonosor , ou par un transport naturel de mélancolie au cerveau , comme on en trouve des exemples dans les auteurs de médecine.

Encore que je sois persuadé que les véritables sorciers soient très-rares^ que le sabbat ne soit qu'un songe, et que les parlements qui renvoient les accusations des sorcelleries soient les plus équitables, cependant je ne doute point qu'il ne puisse y avoir des sorciers, des charmes, des sortilèges, etc., et que le démon n'exerce quelquefois sa malice sur les hommes par une permission particulière d'une puissance supérieure. Mais TÊcriture sainte nous apprend que le royaume de Satan est détruit; que Tange du ciel a enchaîné le démon et l'a enfermé dans les abîmes , d'où il ne sortira qu'à la fin du monde; que Jésus-Christ a dépouillé ce fort armé, et que le temps est venu auquel le prince du monde est chassé hors du monde.

114 LIVAB DttDXiÈllA.

Il avait régné jusqu'à la venue du Sauveur, et il règne m^fne encore, si on le veut, dans les lieux où le Sauveur n'est point connu ; mais il n'a plus aucun droit ni aucun pouvoir sur ceux qui sont régénérés en iésus^Christ : il ne peut même les tenter, si Dieu ne le permet; et si Dieu le permet, c'est qu'ils peuvent le vaincre. C'est donc faire trop d'honneur au diable que de f^apporter des histoires comme des marques de sa puissance , ainsi que font quelques nouveani» iétonographes , puisque ces histoires le rendent redoutable aux eëprlts faibles.

' Il faut mépriser les démons comme on méprise les bourreaux ; car c'est devant Dieu seul qu'il faut trembler. C'est sa seule puissance qu'il faut craindre. Il faut appréhender ses jugements et sa colère, et ne pas l'irriter par le mépris de ses lois et de son Évangile; On doit ôtre dam le respect lorsqu'il parle ou lorsque les hommes nous parlent de lui. Mais quand les hommes nous parlent de la puissance du démon, c'est une faiblesse ridicule de s'eiîrayer et de se troubler. Notre trouble fait honneur à notre ennemi. Il aime qu'on le respecte et qu'on le craigne, et son orgueil se satisfait lorsque notre esprit s'abat devant lui.

II. Il est temps de finir ce second livre et de faire remarquer , pteir les choses que Ton a dites dans ce livre et dans le précédent, que toutes les pensées qu'a l'âme par le corps, ou par dépendance dû corps, sont toutes pour le corps; qu'elles sont toutes fausses ou obscures ; qu'elles ne servent qu'à nous unir atix biens sensibles et à tout ce qui peut nous les procurer ; et que cette union nous engage dans des erretirs infinies et dans de très-grandes misères, quoique nous ne sentions p&s toujours ces misère.^ , de même que nous ne connaissons pas les erreurs qui les ont causées. Voici l'exemple le plus remarquable.

L'union que nous avons eue avec nos mères dans leur sein, laquelle est la plds étroite que noas puissions avoir avec les hommes, lious a causé les plus grands maux^ savoir, le péché et la concupiscence , qui sont l'Origine de toutes nos misères. Il fallait néanmoins , pour la (conformation de notre corps , que cette union fût aussi étroite qu'elle a été.

A cette imion qui a été rompue par notre naissance, une autre a succédé, par laquelle les enfants tiennent à leurs parents &t à leurs nourrices. Cette seconde union n'a pas été 6i étroite que la première, aussi nous a-t-elie fait moins de mal; elle nous a seulement portés à croire et à vouloir imiter nos parents et nos nourrices en toutes choses. Il est visible que cette seconde union nous était encore nécessaire, non comme la première, pour la conforma-

DE L'IMAGtfilATiOK. — IIV PARTIE. St5

tion de notre, corps , mais pour sa conservation , pour connaître toutes les choses qui y peuvent être utiles, et pour disposer le corps aux mouvements nécessaires pour les acquérir.

Enfin, Funion que nous avons encore présentement avec tous les hommes ne laisse pas de nous faire beaucoup de mal , quoiqu'elle ne soit pas si étroite , parce qu'elle est moins nécessaire à la conservation de notre corps ; car c'est à cause de cette union que nous vivons d'opinion, que nous estimons et que nous aimons* tout ce qu'on aime et ce qu'on estime dans le monde , malgré les remords de notre conscience et )es véritables idées que nous avons des choses. Je ne parle pas ici de l'union que nous avons avec l'esprit des autres hommes, car on peut dire que nous en recevons quelque iostruction; je parle seulement de l'union sensible, qui est entre notre imagination et l'air et la manière de ceux qui nous parlent. Voilà comment toutes les pensées que nous avons , par dépendance du corps, sont toutes fausses et d'autant plus dangoreuses pour notre âme qu'elles sont plus utiles à notre corps.

Ainsi tâchons de nous délivrer peu ^ peu des illusions de nos sens, des visions de notre imagination, et de l'impression que l'imagination des autres hommes fait sur notre esprit. Rejetons avec soin toutes les idées confuses que nous avons par la dépendance oui nous sommes de notre corps , et n'admettons que les idées claipes et évidentes que l'esprit reçoit par l'union qu'il a nécessairemenl avec le Verbe, ou la sagesse et la vérité éternelle, comme nouii expliquerons dans le livre suivant, qui est de l'entendement ou de Tesprit pur.

DE l'entendement, OU DE l' ESPRIT PIB.

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