‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 8 sur 174 · Livrée · texte numérisé non relu

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inclinations ou de vouloir différentes choses. Nous expliquerons d'abord les rapports qui se trouvent entre la première des deux facultés qui appartiennent à la matière , et la première de celles qui appartiennent à Tesprit.

L'étendue est capable de recevoir de deux sortes de 6gures. Leâ unes sont seulement extérieures, comme la rondeur à un morceau de cire ; les autres sont intérieures, et ce sont celles qui sont pro-* près à toutes les petites parties dont la cire est composée ; car il estin|}ubitable que toutes les petites parties qui composent un mor-* ceau de cire ont des figures fort différentes de celles qui composent un noorceau de fer. J'appelle donc simplement figure celle qui est extérieure, et j'appelle configuration la figure qui est intérieure et qui est nécessaire à toutes les parties dont la cire est composée, afin qu'elle soit ce qu'elle est.

On peut dire de même que les perceptions que Tâme a des idées sont de deux sortes. Les premières, que l'on appelle perceptions pures, sont pour ainsi dire superficielles a l'âme; elles ne la pé^ oètrent et ne la modifient pas sensiblement. Les secx)ndes, qu'on appelle sensibles, la pénètrent plus ou moins vivement. Telles sont le plaisir et la douleur, la lumière et les couleurs, les saveurs^ les odeurs, etc. Car on fera voir dans la suite que les sensations ne sont rien autre chose que des manières d'être de l'esprit ; et c'est pour cela que je les appellerai des modifications de l'esprit.

On pourrait appeler aussi les inclinations de l'àme des modifications de la même âme. Car, puisqu'il est constant que l'inclination de la volonté est une manière d'être de l'âme, on pourrait rappeler modification de l'âme; ainsi que le mouvement dans les corps étant une manière d'être de ces mêmes corps, on pourrait dir& que le mouvement est une modification de la matière. Cependant je n'appelle pas les inclinations de la volonté ni les mouvements de la matière des modifications, parce que ces inclinations et ces mouve* ments ont ordinairement rapport à quelque chose d'extérieur, car les inclinations ont rapport au bien, et les mouvements ont rapport à quelque corps étranger. Mais les figures et les configurations des corps et les sensations de l'âme n'ont aucun rapport nécessaire au dehors. Car de même qu'une figure est ronde lorsque toutes les parties extérieures d'un corps sont également éloignées d'une de ses parties qu'on appelle le centre, sans aucun rapport à ceux de dehors, ainsi toutes les sensations dont nous sommes capables pourraient i^ubsister sans qu'il y eût aucun objet hors de nous. Leur être n'enferme point de rapport nécessaire avec les corps qui semblent les ^luser, comme on le prouvera ailleurs; et elles ne sont rien autre

chose que l'Ame modifiée d'une telle ou telle façon ; de sorte qu'elles sont proprement les modifications de l'âme. Qu'il me soit douo permis de les nommer ainsi pour m'expliquer.

La première et la principale des convenances qui se trouvent entre la faculté qu'a la matière de recevoir différentes figures et différentes configurations y et celle qu'a l'àme de recevoir différentes idées et différentes modifications, c'est que de même que la faculté de recevoir différentes figures et différentes configurations dans les corps, est entièrement passive et ne renferme aucune action, ainsi la faculté de recevoir différentes idées et différentes modifications dans l'esprit, est entièrement passive et ne renferme aucune action; et j'appelle celte faculté ou cette capacité qu'a l'âme de recevoir toutes ces choses, entendement.

D'où il faut conclure que c'est l'entendement qui aperçoit ou qui connaît, puisqu'il n'y a que lui qui reçoive les idées des objets; car c'est une môme chose à l'âme d'apercevoir un objet que de recevoir l'idée qui le représente. C'est aussi l'entendement qui aperçoit les modifications de l'âme ou qui les sent, puisque j'entends par ce moi entendement, cette faculté passive de l'âme par laquelle elle reçoit toutes les différentes modifications dont elle est capable. Car c'est la même chose à l'âme de recevoir la manière d'être qu'on appelle la douleur, que d'apercevoir ou de sentir la douleur; puisqu'elle ne peut recevoir la douleur d'autre manière qu'en l'apercevanty'Ô'où l'on peut conclure que c'est l'entendement qui imagine les objets absents et qui sent ceux qui sont présents ; et que les sens et l'ma- I gination ne sont que Tentendement apercevant les objets par les organes du corps, ainsi que nous expliquerons dans la suite.

Or, parce que quand on sent de la douleur ou autre chose on l'aperçoit d'ordinaire par l'entremise des organes des sens, les hommes disent ordinairement que ce sont les sens qui l'aperçoivent sans savoir distinctement ce qu'ils entendent par le terme de sens. Ils pensent qu'il y a quelque faculté distinguée de l'âme qui la rend, elle ou le corps, capable de sentir; car ils croient que les organes des sens ont véritablement part à nos perceptions. Ils s'imaginent que le corps aide tellement l'esprit à sentir que si l'esprit était séparé du corps il ne pourrait jamais rien sentir. Mais ils ne pensent toutes ces choses que par préoccupation et parce que dans l'état où nous sommes nous ne sentons jamais rien sans l'usage des organes des sens, comme nous expliquerons ailleurs plus au long.

C'est pour nous accommoder à la manière ordinaire de parler, que nous dirons dans la suite que les sens sentent ; mais par le mot de sms nous n'entendons rien autre chose que cette faculté passive

do l'iime dont nous venons de parler, c'est-à-dire rentendoment apercevant quelque chose à l'occasion de ce qui se passe dans les organes de son corps, selon Tinstitution de la nature, comme on expliquera ailleurs.

L'autre convenance entre la faculté passive de l'ùme et celle de la matière, c'est que, comme la matière n'est point véritablement changée par le changement qui arrive à sa figure, je veux dire par exemple que, comme la cire ne reçoit point de changement consi- I dérable pour être ronde ou carrée, ainsi Tesprit ne reçoit point de ) changement considérable par la diversité des idées qu'il a ; je veux dire que Tesprit ne reçoit point de changement considérable, quoiqu'il reçoive l'idée d'un carré ou d'un rond, en apercevant un carré ou un rond.

De plus , comme l'on peut dire que la matière reçoit des changements considérables lorsqu'elle perd la configuration propre aux parties de la cire pour recevoir celle qui est propre au feu et à la fumée, quand la cire se change en feu et en fumée, ainsi Ton peut dire que l'âme reçoit des changements fort considérables lorsqu'elle cliange ses modifications et qu'elle souflre de la douleur après avoir senti du plaisir. D'où il faut conclure que^s perceptions pures sont à l'âme à peu près ce que les figures sont à la matière, et que les configurations sont à la matière à peu près ce que les sensations sont à l'âme. Mais il ne faut pas s'imaginer que la comparaison soit exacte ; je ne la fais que pour rendre sensible là notion de ce mot entendement, j'expliquerai dans le troisième livre la nature des idées.

II. L'autre faculté de la matière, c'est qu'elle est capable de recevoir plusieurs mouvements, et l'autre faculté de l'âme, c'est qu'elle est capable de recevoir plusieurs inclinations. Comparons ensemble ces facultés.

De même que l'auteur de la nature est la cause universelle de tous les mouvements qui se trouvent dans la matière, c'est aussi lui qui est la cause générale de toutes les inclinations naturelles qui se trouvent dans les esprits; et de même que tous les mouvements se font en ligne droite, s'ils ne trouvent quelques causes étrangères et particulières qui les déterminent et qui les changent en dos lignes courbes par leurs oppositions; ainsi toutes les inclinations que nous avons de Dieu sont droites, et elles ne pourraient avoir d'autre fin que la possession du bien et de la vérité s'il n'y avait une cause étrangère qui déterminât l'impression de la nature vers de mauvaises fins. Or, c'est cette cause étrangère qui est la cause de tous nos maux el qui corrompt toutes nos inclinations.

6 tIVKE rREAlIER.

Pour la bien comprendre, il faut savoir qu'il y a une différence I fort considérable entre l'impression ou le mouvement que l'auteur I de la nature produit dans la matière , et l'impression ou le mouvement vers le bien en général, que le même auteur de la nature imprime sans c^sse dans l'esprit. Car la matière est toute sans action; elle n'a aucune force pour arrêter son mouvement, ni pour le déterminer et le détourner d'un côté plutôt que d'un autre/ Son mouvement, comme l'on vient de dire, se fait toujours en ligne droite, et lorsqu'il est empêché de se continuer en cette manière , il décrit une ligne circulaire la plus grande qu'il est possible, et par conséquent la plus approchante de la ligne droite, parce que c'est Dieu qui lui imprime son mouvement, et qui règle sa détermination. Mais il n'en est pas de même de la volonté*; on peut dire en un sens qu'elle est agissante et qu'elle a en elle-mêipe la iforce de déterminer diversement l'inclination ou l'impression que Dieu lui donne; car quoiqu'elle ne puisse pas arrêter cette impression , elle peut en un sens la détourner du côté qu'il lui plaît , et causer ainsi tout le dérèglement qui se rencontre dans ses inclinations , et toutes les misères qui sont des suites nécessaires et certaines du péché.

De sorte que par ce mot de volonté, je prétends ici désigner Y impression ou le mouvement naturel, qui nou^s porte vers le bien indéterminé et en général; et par celui de liberté, je n'entends autre chose que la force qu'a l'esprit de détourner cette impression vers les objets qui nous plaisent ^ et faire ainsi que nos inclinations naturelles soient terminées à quelque objet particulier, lesquelles étaient auparavant vagues et indéterminées vers le bien en général ou universel , c'est-à-dire vers Dieu qui est seul le bien général , parce qu'il est le seul qui renferme en soi tous les biens.

D'où il est facile de reconnaître que, quoique les inclinations naturelles soient volontaires, elles ne sont toutefois pas libres de la liberté d'indifférence dont je parle , qui renferme la puissance de vouloir ou de ne pas vouloir, ou bien de vouloir le contraire de ce à quoi nos inclinations naturelles nous portent. Car quoique ce soit volontairement et librement que l'on aime le bien en général, puisqu'on ne peut aimer que par sa volonté et qu'il y a contradiction que la volonté puisse jamais être contrainte; on no l'aime pourtant pas librement, dans le sens que je viens d'expliquer, puisqu'il n'est pas au pouvoir de notre volonté de ne pas souhaiter d'être heureux.

Mais il faut bien remarquer que l'esprit, considéré comme poussé

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