LIVRE QUATRIÈME
est étendu ? Faut-il apporter une si grande attention d'esprit pour voir qu'une pensée n'est rien de rond ni de carré, que l'étendue n'est capable que de différentes figures et de différents mouvements, et non pas de pensée et de raisonnement, et qu'ainsi ce qui pense et ce qui est étendu sont deux êtres tout à fait opposés? Ce- Ç? pendant cela seul suffit pour démontrer que l'âme est v immortelle, et qu'elle ne peut périr quand même le corps serait anéanti.
Lorsqu'une substance périt, il est vrai que les modes ou les manières d'être de cette substance périssent avec elle. Si un morceau de cire était anéanti, il est vrai que les figures de cette Cire seraient aussi anéanties avec elle, parce que la rondeur, par exemple, de la cire, n'est en efTet que la cire môme d'une telle façon : ainsi elle ne peut subsister sans la cire. Mais quand Dieu détruirait toute la cire qui est au monde, il ne s'ensuivrait pas pourtant de là qu'aucune autre substance ni que les moe^es d'aucune autre substance fussent anéantis. Toutes les pierres, par exemple, subsisteraient avec tous leurs modes, parce que les pierres sont des substances ou des êtres, et non pas des manières d'être de la cire.
De même, quand Dieu anéantirait la moitié de queU que corps, il ne s'ensuivrait pas que l'autre moitié fût anéantie. Cette dernière moitié est unie avec l'autre, mais elle n'est pas une avec elle. Ainsi, une moitié étant anéantie, il s'ensuit bien, selon la lumière de la raison, que l'autre moitié n'y a plus de rapport, mais il ne s'ensuit pas qu'elle ne soit plus, puisque, son être étant différent, il ne peut être réduit au néant par l'anéantissement de l'autre. Il est donc clair que la pensée n'étant point la modification de l'étendue, notre âme n'est point anéantie, quand même on supposerait que la mort anéantirait notre corps.
Mais on n'a pas raison de s'imaginer que le corps
même soit anéanti lorsqu'il est détruit. Les parties qui le composent se dissipent en vapeurs et se résolvent en poussière : on ne les voit plus et on ne les reconnaît plus. Il est vrai, mais on n'en doit pas conclure qu'elles ne sont plus, car l'esprit les aperçoit toujours. Si l'on sépare un grain de moutarde en deux, en quatre, en vingt parties, on l'anéantit à nos yeux, car on ne le voit plus; mais on ne l'anéantit pas en lui*même, on ne l'anéantit pas à l'esprit, car l'esprit le voit, quand môme on le diviserait en mille ou cent mille parties. ç. C'est une notion commune à tout homme qui se sert plutôt de sa raison que de ses sens, que rien ne peut s'anéantir par les forces ordinaires de la nature ; car de même qu'il ne se peut faire naturellement quelque chose de rien, il ne se peut faire aussi qu'une substance r ou qu'un être devienne rien. Le passage de l'être au H néant ou du néant à Tôtre est également impossible^ ' Les corps peuvent donc se corrompre, si l'on veut appeler corruption les changements qui leur arrivent, mais ils ne peuvent pas s'anéantir. Ce qui est^rond peut devenir carré, ce qui est chair peut devenir terre, vapeur,* et tout ce qu'il vous plaira, car toute étendue est capable de toute sorte de configuration; mais la substance de ce qui est rond et de ce qui est chair ne peut périr. 11 y a certaines lois établies dans la nature, selon lesquelles les corps changent successivement de formes^ parce que la variété successive de ces formes fait la beauté de l'univers, et donne de l'admiration pour son auteur; mais il n'y a point de loi dans la nature pour l'anéantissement d'aucun être, parce que le néant n'a rien de beau ni rien de bon, et que l'auteur de la nature aime son ouvrage. Les corps peuvent donc changer, mais ils ne peuvent pas périr.
Mais si en s'arrêtant au rapport de ses sens on veut f^ I soutenir avec opiniâtreté que la résolution des corps est