LIVRE CINQUIÈME. \n
joie et la tristesse ; que les passions particulières ne sont composées que de ces trois primitives, et qu'elles sont d'autant plus composées que l'idée principale du bien ou du mal qui les excite est accompagnée d'un plus grand nombre d'idées accessoires, ou que le bien et le mal sont plus circonstanciés par rapport à nous.
Si l'on se souvient de ce que l'on a dit de la liaison des idées, et que dans les grandes passions les esprits animaux étant extrêmement agités réveillent dans le cerveau toutes les traces qui ont quelque rapport avec l'objet qui nous agite, on reconnaîtra qu'il y a des passions différentes d'une infinité de façons, lesquelles n'ont point de nom particulier, et qu'on ne peut expliquer d'autre manière qu'en disant qu'elles sont inexplicables.
Si les passions primitives, de la combinaison .desquelles les autres s'engendrent, n'étaient point capables du plus ou du moins, on n'aurait pas de peine à déterminer le nombre de toutes les passions. Mais le nombre des passions qui se font de l'assemblage des autres est nécessairement infini, parce qu'une même passion ayant des degrés infinis, elle peut, en se joignant avec les autres, se combiner en une infinité de manières ; de sorte qu'il n'y a peut-être jamais eu deux bommes émus d'une même passion, si par même passion Ton entend l'assemblage de tous les mouvements égaux et de tous les sentiments semblables qui se réveillent en nous à l'occasion de quelque objet.
Mais le plus et le moins ne cbangeant point l'espèce, on peut dire que le nombre des passions n'est pas infini, parce que les circonstances qui accompagnent le bien et le mal ne sont point infinies. Mais expliquons nos passions en particulier.
Lorsque nous voyons quelque chose pour la première fois, ou que l'ayant déjà vue plusieurs fois ac-
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compagnée de certaines circonstances, nous la voyons revêtue de quelques autres, nous en sommes surpris et nous l'admirons. Ainsi, une nouvelle idée ou une nouvelle liaison de vieilles idées cause en nous une passion imparfaite, qui est la première de toutes, et que Ton nomme admiration. Je dis que cette passion est imparfaite, parce qu'elle n'est point excitée par l'idée ni par le sentiment du bien.
Le cerveau se trouvant alors frappé en de cerlains endroits dans lesquels il ne l'avait jamais été, ou d'une manière toute nouvelle, l'âme en est sensii)lement touchée, et par conséquent elle s'applique fortement à ce qu'il y a de nouveau dans son objet; par la même raison qu'un simple chatouillement à la plante des pieds excite dans l'âme, par la nouveauté plutôt que par^la force de l'impression, un sentiment très-sensible et très-applicant. Il y a encore d'autres raisons de l'application de l'âme aux choses nouvelles, mais je les ai expliquées en parlant des inclinations naturelles. On ne considère ici l'âme que par rapport au corps, et selon ce rapport c'est l'émotion extraordinaire des esprits animaux qui est la cause naturelle de son application aux choses nouvelles, car les émotions ordinaires des esprits n'excitent que très-peu notre attention. ,
Dans l'admiration précisément comme telle, on ne considère les choses que selon ce qu'elles sont en ellesmêmes ou selon ce qu'elles paraissent ; on ne les considère point par rapport à soi, on ne les considère point comme bonnes ou comme mauvaises ; et c'est pour cela que les esprits ne se répandent point dans les muscles pour donner au corps la disposition propre à la recherche du bien ou à la fuite du mal, et qu'ils n'agitent point les nerfs qui vont au cœur et aux autres viscères, pour hâter ou pour retarder la fermentation et le mouvement du sang, comme il arrive dans
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toutes les autres passions. Tout" ce qu'il y a d'esprits tend vers le cerveau pour y tracer une image vive et distincte de l'objet qui surprend, afin que l'âme le considère et le reconnaisse ; mais tout le reste du corps demeure comme immobile et dans la même posture. Comme il n'y a point d'émotion dans l'âme, il n'y a* point aussi de mouvement dans le corps.
Si les choses que Ton admire paraissent grandes, l'admiration est toujours suivie de l'estime et quelquefois de la vénération. Elle est au contraire toujours accompagnée de mépris, et quelquefois de dédain, lorsqu'elles paraissent petites.
L'idée de la grandeur produit dans le cerveau un grand mouvement d'esprits, et la trace qui la représente se conserve fort longtemps. Un grand mouvement d'esprits excite aussi dans l'âme l'idée de la grandeur, et il arrête beaucoup l'esprit à la considé* ration de cette idée.
L'idée de petitesse produit dans le cerveau un petit mouvement d'esprits, et la trace qui la représente ne se conserve pas longtemps.. Un petit mouvement d'esprits excite aussi dans Tâme une idée de petitesse, et il arrête peu l'esprit à la considération de cette idée. Ces choses méritent fort d'être remarquées.
Lorsque nous nous considérons nous-mêmes ou quelque chose qui nous est uni, notre admiration n'est jamais sans quelque passion qui nous agite. Mais notre agitation n'est que dans l'âme et dans les esprits qui vont au cœur, parce que, n'y ayant point de bien quil faille rechercher, ni de mal qu'il faille éviter, les esprits ne se répandent point dans les muscles pour disposer le corps à quelque action.
La vue de la perfection de son être ou de quelque chose qui lui appartient produit naturellement l'orgueil^ ou l'estime de soi-même, le mépris des autres,
la joie, et quelques autres passions. La vue de sa propre grandeur produit la fierté ; la vue de sa force, la générosité ou la hardiesse ; et la vue de quelque autre qualité avantageuse produit naturellement une autre passion, qui sera toujours une espèce d'orgueil.
Au contraire, la vue de quelque imperfection de son être ou d'une chose qui lui appartient produit naturellement l'humilité, le mépris de soi-même, le respect pour les autres, la tristesse, et quelques autres passions. La vue de sa petitesse produit la bassesse ; la vue de sa fîiiblesse, la timidité ; et la vue de quelque qualité désavantageuse produit naturellement une autre passion, qui sera toujours une espèce d'humilité. Mais cette humilité, aussi bien que l'orgueil dont je viens de parler, n'est proprement ni vertu ni vice : ce ne sont l'une et l'autre que des passions ou des émotions involontaires, qui sont néanmoins très-utiles à la société civile, et même absolument nécessaires en quelques rencontres pour la conservation de la vie ou des biens de ceux qui en sont agités.
Il est nécessaire, par exemple, d'être humble et timide, et môme de témoigner au dehors la disposition de son esprit par une contenance modeste et par un air respectueux ou craintif, lorsqu'on est en présence d'une personne de haute qualité ou d'un homme fier et puissant; car il est presque toujours avantageux pour le bien du corps que l'imagination s'abatte à la vue de la grandeur sensible, et qu'elle lui donne des marques extérieures de sa soumission et de sa vénération intérieure. Mais cela se fait naturellement et machinalement, gans que la volonté y ait de part, et souvent même malgré toute sa résistance. Les bêtes mêmes qui ont besoin, comme les chiens, de fléchir ceux avec qui elles vivent, ont d'ordinaire leur machine disposée de manière qu'elles prennent l'air qu'elles