CHAPITRE IX
De l'amour et de l'aversion, et de leurs principales espèces.
L'amour et Taversion sont les premières passions qui succèdent à l'admiration. Nous ne considérons pas longtemps un objet sans découvrir les rapports qu'il a avec nous, ou avec quelque chose que nous aimons. L'objet que nous aimons, et auquel par conséquent nous sommes unis par notre amour, nous étant presque toujours présent aussi bien que celui que nous admirons actuellement, notre esprit fait sans peine et sans de grandes réflexions les comparaisons nécessaires pour découvrir les rapports qu'ils ont entre eux et avec nous, ou bien il en est averti naturellement par des sentiments prévenants de plaisir et de douleur; et alors le mouvement d'amour que nous avons pour nous et pour Tobjetque nous aimons, s'étend jusqu'à celle que nous admirons, si le rapport qu'elle a immédiatement avec nous, ou avec quelque chose qui nous soit uni, nous paraît avantageux ou par la connaissance ou par le sentiment; or ce nouveau mouvement de l'âme, ou plutôt 6e mouvement de l'âme nouvellement déterminé, étant joint à 6elui des esprits animaux et suivi du sentiment qui accompagne la nouvelle disposition que ce nouveau mouvement d'esprit produit dans le cerveau, est la passion qu'on appelle ici amour. Mais, si nous sentons par quelque douleur, ou si nous
découvrons par une connaissance claire et évidente que Tunion ou le rapport de l'objet que nous admirons nous est désavantageux, ou à quelque chose qui nous soit uni, alors le mouvement d'amour que nous avons pour nous et pour la chose qui nous est unie, se borne dans nous ou se porte vers elle ; il ne suit point la vue de Tesprit, il ne se répand point vers l'objet de notre admiration. Mais comme le mouvement vers le bien en général que l'auteur de la nature imprime sans cesse dans l'âme ne la porte que vers ce que Ton connaît et que l'on sent comme bon ou comme convenable à notre nature, on peut dire que le refus que fait l'âme de s'approcher et de s'unir avec un objet qui ne lui convient nullement, est une espèce de mouvement volontaire dont le terme est le néant; or ce mouvement volontaire de l'âm^ étant joint à celui des esprits et du sang, et suivi du sentiment qui accompagne la nouvelle disposition que ce mouvement d'esprit produit dans le cerveau, est la passion que l'on appelle ici aversion.
Cette passion est entièrement contraire à l'amour, mais elle n'est jamais sans amour; elle est entièrement contraire à l'amour, car elle sépare, et l'amour unit ; elle a le néant pour son terme, et l'amour a toujours l'être pour objet; elle résiste au mouvement naturel et le rend inutile, et l'amour s'y abandonne et le rend victorieux. Mais elle n'est jamais séparée de l'amour ; car si le mal qui est son objet est pris pour la privation du bien, fuir le mal c'est fuir la privation du bien, c'est-à-dire tendre vers le bien ; et ainsi l'aversion lie la privation du bien est l'amour du bien. Mais si le mal est pris pour la douleur, l'aversion de la douleur n'est pas l'aversion de la privation du plaisir, puisque la douleur étant un sentiment aussi réel que le plaisir, elle n'eiii est pas la privation ; mais l'aversion de la dou-