‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 124 sur 229 · LIVRE CmQUIÈBnS. SIS · texte numérisé non relu

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esprits, une nouvelle émotion et un nouveau sentiment de rame, et enfin un sentiment de douceur qui accom* pagne toujours les passions et qui les rend toutes agréa* blés. On entend toutes ces choses. Mais quelquefois on entend seulement par le nom de quelque passion, ou le jugement qui la cause* ou l'émotion seule de Tâme, ou le mouvement seul des esprits et dû sang, ou enfin quelque autre chose qui accompagne l'émotion de Tâme.

C'est une chose fort utile à la connaissance de la vérité que d'abréger les idées et leurs expressions ; mais souvent cela est cause de quelque erreur, principale, ment lorsque ces idées s'abrègent par un usage populaire. Car il ne faut jamais abréger.ses idéesque lorsqu'on se les est rendues très-claires et très-distinctes par une grande application d'esprit, et non pas comme l'on fait ordinairement des passions et de toutes les choses sensibles, lorsqu'on se les est rendues familières par des sentiments et par l'action seule de l'imagination qui trompe Tesprit,

Il y a bien de la difl'érence entre les idées pures de l'esprit et les sensations ou les émotions de l'âme. Les idées pures de l'esprit sont claires et distinctes, mais il est difficile de se les rendre familières. Les sensations et les émotions de l'âme sont au contraire très-fan;iilières, mais il est impossible de les connaître clairement et distinctement. Les nombres, l'étendue et leurs propriétés se connaissent clairement, mais lorsqu'on ne les a pas rendus sensibles par quelques caractères qui les expriment, il est difficile de se les représenter, car tout ce qui est abstrait ne touche point. Les sensations au contraire et les émotions de l'âme se représentent facilement à l'esprit, quoiqu'on ne les connaisse que d'une manière fort confuse et fort imparfaite, et tous les termes qui les excitent frappent fortement, Tâme et la rendent attentive. Il arrive de là que l'on s'imagine souvent bien com«

prendre des discours absolument incompréhensibles ; et lorsqu'on lit certaines descriptions des sentiments et des passions de l'âme, on se persuade qu'on les entend parfaitement, parce qu'on en est touché vivement et que tous les mots qui frappent les yeux agitent l'âme. Dès que l'on prononce devant nous le mot de honte, de désespoir, d'impudence, etc.^ il se réveille aussitôt dans notre esprit une certaine idée confuse et un certain sentiment obscur qui nous applique fortement; et parce que ce sentiment nous est fort familier et qu'il se représente à nous sans peine et sans effort d'esprit, nous nous persuadons qu'il est clairet distinct. Cependant ces mots sont les noms des passions composées, et par conséquent des expressions abrégées que l'usage populaire a faites de plusieurs idées confuses et obscures.

Comme nous sommes obligés de nous servir des termes approuvés par l'usage, on ne doit pas être sur. pris de trouver de Tobscurilé et quelquefois une espèce de contradiction dans nos paroles. Et si l'on fait réflexion que les sentiments et les émotions de l'âme, qui répondent aux termes dont on se sert en de semblables discours, ne sont pas tout à fait les mêmes dans tous les hommes, à cause de leurs différentes dispositions d'esprit, on ne nous condamnera pas facilement lorsqu'on n'entrera pas dans nos opinions. Je ne dis pas tant ceci pour me mettre à couvert des objections qu'on me pourrait faire que pour faire, bien comprendre la na* ture des passions et ce qu'on doit penser des traités que l'on compose sur celte matière.

Après toutes ces précautions, je crois pouvoir dire que toutes les passions se peuvent rapporter aux trois primitives, savoir: au désir, à la joie et à la tristesse, et et que c'est principalement parles différents jugements que l'âme fait des biens et des maux, que celles qui se

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rapportent à une même passion primitive sont différentes entre elles.

Je puis dire que Tespérance, la crainte et Tirrésolulion qui tient le milieu entre ces deux, sont des espèces de désirs; que la hardiesse, le courage, l'émulation, etc., ont plus de rapport à l'espérance qu'à toutes les autres, et que la peur, la lâcheté, la jalousie, etc., sont des espèces de craintes.

Je puis dire que l'allégresse et la gloire, la faveur et la reconnaissance sont des espèces de joies causées par la vue du bien que nous connaissons en nous, ou dans ceux auxquels nous sommes unis ; comme le ris ou la moquerie est une espèce de joie qui s'excite ordinairement en nous à la vue du mal qui arrive à ceux desquels nous sommes séparés; enfin que le dégoût, l'ennui, le regret, la pitié et l'indignation sont des espèces de tristesses causées par la vue de quelque chose qui nous déplaît.

Mais outre ces passions et plusieurs autres que je ne nomme point, qui se rapportent particulièrement à quelqu'une des passions primitives, il y en a encore plusieurs autres dont l'émotion est presque également eomposée, ou de celle du désir et de la joie, comme rimpudence, la colère et la vengeance; ou de celles du désir et de la tristesse, comme la honte, le regret et le dépit; ou de toutes les trois ensemble, lorsqu'il se trouve des motifs de joie et de tristesse joints ensemble. Mais quoique ces dernières passions n'aient pas, que je sache, des noms particuliers^ elles sont cependant des plus communes; parce qu'en cette vie nous ne goûtons presque jamais de bien sansquelquemal, etque nous ne souffrons presque jamais de mal sans quelque espérance d'en être délivré et de jouir de quelque bien. Et quoique la joie soit entièrement contraire à la tristesse, elle la souffre néanmoins, et môme elle partage avec cette pas-

sion la capacilé que Tâme a de vouloir, lorsque la«vue d« bien etdu mal partage la capacité que Tàme a d'apercevoir.

Toutes les passions sont doncdes espèces de désirs, de joies et de tristesses. Et la principale différence qui se trouve entre les passionsde même espèce, se tire des différentes perceptions ou des différents jugement^! qui les causent ou qui les accompagnent. Si bien que pour se rendre savant dans les passions, et pour en faire le dénombrement le plus exact qui soit possible, il est nécessaire de rechercher les différents jugements que* l'on peut faire des biens et des maux. Mais comme nous recherchons principalement ici les causes de nos erreurs, nous ne devons pas tant nous arrêtera examiner les jugements qui précèdent et qui causent les passions, que ceux qui les suivent, et que l'âme forme des choses lorsque quelque passion l'agite; car ce sont ces derniers jugements qui sont les plus sujets à l'erreur.

Les jugements qui précèdent et qui causent les passions, sont presque toujours faux en quelque chose, car ils sont presque toujours appuyés sur les perceptions de l'âme, en tant qu'elle considère les objets par rapport à elle, et non point selon ce qu'ils sont en euxmêmes. Mais les jugements, qui suivent les passions, sont faux en toutes manières; car les jugements que forment les passions toutes seules, sont uniquement appuyés sur les perceptions que Tâme a des objets par rapport à elle, ou plutôt par rapport à son émotion actuelle.

Dans les jugements qui précèdent les passions, le vrai et le faux sont joints ensemble; mais lorsque l'âme est agitée, et qu'elle juge selon toute l'inspiration de la passion, le vrai se dissipe et le faux se conserve, pour servir de principe à d'autant plu^ de fausses conclusions que la passion est plus grande.

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