LIVRE CINQUIÈME
Toutes les passions se justifient: elles représentent sans cesse à l'âme l'objet qui Tagite, de la manière la plus propre pour conserver et pour augmenter son agitation. Le jugement ou la perception qui la cause, se fortifie à proportion que lapassion s'augmente ; et la passion s'augmente àproportion quelejugement qui laproduit à son tour se fortifie. Les faux jugements et les passions contribuent sans cesse à leur mutuelle conservation. De sorte que si le cœur ne cessait point de fournir les esprits propres pour entretenir les vestiges du cerveau et l'épanchemenl des mêmes esprits, ce qui est néces* saire pour conserver le sentiment et l'émotion de l'âme qui accompagnent les passions, elles augmenteraient sans cessCy et nous ne reconnaîtrions jamais nos erreurs. Mais comme toutes nos passions dépendent de la fermentation et de la circulation du sang, et que le cœur ne peut pas toujours fournir des esprits propres pour leur conservation, il est nécessaire qu'elles cessent, lorsque les esprits diminuent et que le sang se refroidit. Si c'est une chose fort facile que de découvrir les jugements ordinaires des passions, ce n'est pas une chose qu^il faille négliger. Il y a peu de sujets plus dignes de l'application' de ceux qui recherchent la vérité, qui tâchent de se délivrer de la domination de leur corps, et qui veulent juger de toutes choses selon les véritables idées.
On peut s'instruire sur ce sujet en deux manières : ou par la raison toute pure, ou par le sentiment intérieur que l'on a de soi-même, lorsqu'on est agité de quelque passion. Par exemple, l'on sait par sa propre expérience qu'on est porté à juger désavanlageusement de ceux que l'on n'aime pas, et à répandre, pour ainsi dire, toute la malignité de sa haine pour en couvrir l'objet de sa passion. L'on reconnaît aussi par la pure raison, que ne pouvant haïr que ce qui est mau-
vais, il est nécessaire, pour la conservation de la haine, que l'esprit se représente son objet par le côté le plus mauvais. Car enfin il suffit de supposer que toutes les passions se justifient, et qu'elles tournent l'imagination et ensuite l'esprit d'une manière propre à conserver leur propre émotion, pour conclure directement quels sont les jugements que toutes les passions nous font former.
Ceux qui ont l'imagination forte et vive, qui sont extrêmement sensibles, et fort sujets aux mouvements des passions, s'instruisent parfaitement de ces choses par le sentiment qu'ils ont de ce qui se passe en eux; et ils en parlent môme d'une manière plus agréable, et quelquefois plus instructive, que ceux qui ont plus de raison que d'imagination. Car on ne doit pas penser que ceux qui découvrent le mieux les ressorts de l'amour-propre, qui pénètrent le mieux et qui développent d'une manière plus sensible les replis du cœur de l'homme, soient toujours les plus éclairés. C'est souvent une marque qu'ils sont plus vifs, plus Imaginatifs, et quelquefois plus malins et plus corrompus que les autres.
Mais ceux qui sans consulter leur sentiment intérieur, ne se servent que de leur raison pour rechercher la nature des passions, et ce qu'elles sont capables de produire, s'ils ne sont pas toujours aussi pénétrants que les autres, ils sont toujours plus raisonnables et moins sujets à Terreur; car ils jugent des choses selon ce qu'elles sont en elles-mêmes. Ils voient à peu près ce que les passionnés peuvent faire, selon qu'ils les supposent plus ou moins émus; et ils ne jugent pas témérairement des choses que les autres feront ou ne feront pas en telles rencontres, par celles qu'ils feraient eux-mêmes ; car ils savent bien que tous les hommes ne sont pas également sensibles pour les mêmes objets, ni également susceptibles des émotions involontaires. Ainsi,