LIVRE CINQUIÈME
fleot, il est évident que le désir nous doit porter par lui-même à juger avantageusement de son objet, si c'est un désir d'amour ; et désavantageusement, si c'est un désir d'aversion. Le désir d'amour esit^un mouvement de l'âme excité par les esprits, qui la disi^^nt à vouloir jouir ou user des choses qui ne sont p^i en sa puissance; car si nous désirons même la continuation de notre jouissance, c'est que l'avenir ne dépend pas de nous. Il est donc nécessaire, pour la justification du désirT^que l'objet qui le fait naître soit jugé bon en luimême ou par rapporta quelque autre; et il faut penser le contraire du désir qui est une espèce d'aversion. " 11 est vrai qu'on ne peut juger qu'une chose soit bonne ou mauvaise, s'il n'y a quelque raison pour cela ; mais il n'y a aucun objet de nos passions qui ne soit bon en un sens. Si l'on peutdire qu'il y en a quelquesuns qui ne renferment rien de bon, et qui par conséquent ne puissent être aperçus comme bons par la vue de Tesprit; on ne peut pas dire qu'ils ne puissent être goûtés comme bons, puisqu'on suppose qu'ils nous agitent; et le goût ou» le sentiment ne suffit que trop pour porter l'âme à juger avantageusement d'un objet. Si l'on juge si facilement que le feu contient en luimôme la chaleur que l'on sent, et le pain la saveur que l'on goûte, à cause du sentiment que ces corps excitent en nous, quoique cela soit entièrement incompréhensible à l'esprit, puisque l'esprit ne peut concevoir que la chaleur et la saveur soient des manières d'être d'un corps; il n'y a point d'objet de nos passions, si vil et si méprisable qu'il paraisse, que nous ne jugions bon lorsque nous sentons du plaisir dans sa jouissance. Car, comme l'on s'imagine que la chaleur sort du feu, à sa présence, on croit aveuglément que les objets des passions causent le plaisir que l'on goûte lorsqu'on en jouit; et qu'ainsi ils sont bons, puisqu'ils sont capables IV. il
de nous faire du bien. Il faut dire le même des passions 'qui ont le mal pour objet.
Mais, comme je viens de dire, il n'y a rien qui ne soil digne d'amour pu d'aversion, soit par lui-même, soit par quelque chose à laquelle il ait rapport; et lorsqu'on est agité de ifKlque passion, on a bientôt découvert dans son objet le bien et le mal qui la favorise. Ainsi il est très-facile de reconnaître par la raison, quels peuvent être les jugements que les passions qui nous agitent forment en nous;
Gar^ si c'est un désir d'amour qui nous agite, on comprend bien qu'il ne manquera pas de se justiGerpar les jugements avantageux qu'il formera sur son objet. On voit aisément que ces jugements auront d'autant plus d'étendue, que le désir sera plus violent; et que souvent ils seront entiers et absolus, quoique la chose ne paraisse bonne que par un très-petit endroit. On conçoit sans peine que ces jugements avantageux s'étendront à toutes les choses qui ont, ou qui sembleront avoir quelque liaison avec l'objet principal de la passion ; et cela d'autant plus que la passion sera plus forte et l'imagination plus étendue. Mais, si le désir est un désir d'aversion, il arrivera tout le contraire, par des raisons qu'il est également facile de comprendre. L'expérience prouve assez ces choses, et en cela elle s'accommode parfaitement avec la raison. Mais rendons ces vérités plus sensibles par des exemples.
Tous les hommes désirent naturellement de savoir, car tout esprit est fait pour la vérité; mais le désir de savoir, tout juste et tout raisonnable qu'il est en luimême, devient souvent un vice très-dangereux par les faux jugements qui l'accompagnent. La curiosité offre souvent à l'esprit de vains objets de ses méditations et de ses veilles : elle attache souvent à ces objets de fausses idées de grandeur ; elle les relève par l'éclat
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trompéar de la rareté, et elle les représente si couverts de charmes et d'attraits, qu'il est difficile qu'on ne les* contemple avec trop de plaisir et d'attachement.
]1 n'y a point de bagatelle dont quelques esprits ne s'occupent tout entiers, et leur occu^ttjon se trouve toujours justifiée par les faux jugemenffli^e leur vaine curiosité leur fait faire. Ceux par exemple qui sont curieux de mots^ ^'imaginent que c'est dans la connaissance de certains termes que consistent toutes les sciences. Ils trouvent mille raisons pour se le persuader; et le respect que leur rendent ceux qu'un terme inconnu étourdit, n'est pas la plus faible, quoique ce soit la moins raisonnable.
Il y a certaines gens qui apprennent toute leur vie à parler, et qui devraient peut-être se taire toute leur vie; car il est évident qu'on doit se taire lorsqu'on n'a rien de bon à dire; mais ils n'apprennent pas à parler pour se taire. Ils ne savent point assez que pour bien parler il faut bien penser; qu'il faut se rendre l'esprit juste, discerner le vrai d'avec le faux, les idées claires de celles qui sont obscures, ce qui vient de l'esprit de ce qui part de l'imagination. Ils s'imaginent être de beaux et de rares génies, à cause qu'ils savent contenter l'oreille par une juste mesure, flatteries passions par des figures et des mouvements agréables, réjouir l'imagination par des expressions vives et sensibles, quoiqu'ils lais« Fent l'esprit vide d'idées, sans lumière et sans intelligence.
Il y a quelque raison apparente de s'appliquer toute sa vie à Tétude de sa langue, puisqu'on en fait usage toute sa vie : cela est capable de justifier la passion de certains esprits. Mais j'avoue qu'il est difficile de justifier par quelque raison vraisemblable la passion de ceux qui s'appliquent indifféremment à toutes sortes de langues. On peut excuser la passion de ceux qui se font
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une bibliothèque entière de toutes sortes de diction • naires, aussi bien que la curiosité de ceux qui veulent avoir des monnaies de tous les pays et de tous les temps. Cela peut leur être utile en quelques rencontres ; et si cela ne^^ fait pas grand bien, du moins cela ne leur fait-il p^R de mal. Ils ont un magasin de curiosités qui ne les embarrasse pas, car ils ne portent sur eux ni leurs livres ni leurs médailles* Mais comment justifier la passion de ceux qui font de leur tête même une bibliothèque de dictionnaires? Ils perdent le souvenir de leurs- affaires et de leurs devoirs essentiels pour des mots de nul usage. Ils ne parlent leur langue qu'en hésitant. Ils mêlent à tous moments dans leurs entretiens des termes ou inconnus ou barbares, et ils ne paient jamais les honnêtes gens d'une monnaie qui ait cours dans le pays. Enfin leur raison n'est pas mieux conduite que leur langue; car tous les recoins et tous les repHs de leur mémoire sont tellement pleins d'étymôlogies, que leur esprit est comme ét-ouffé par la multitude innombrable de mots qui voltigent sans cesse autour de lui.
Cependant il faut tomber d'accord que le désir bizarre des philologues se justifie. Mais comment? Écoutez les jugements que ces faux savants font des langues, et vous le saurez. Ou bien supposez de certains axiomes qui passent parmi eux pour incontestables, et tirez-en les conséquences qui s'en peuvent déduire. Supposez par exemple que les hommes qui parlent plusieurs langues, sont autant de fois hommes qu'ils savent de langues, puisque c'est laparolequi'les distingue des bêtes; que l'ignorance des langues est la cause de Tignorance oh nous sommes d'une infinité de choses, puisque les anciens philosophes et les étrangers sont plus habiles que nous. Supposez de semblables principes et concluez, et vous formerez des jugements propres à
faire naître la passion pour les langues, lesquels, par conséquent, seront semblables à ceux que la mèrae passion forme dans les philologues pour justifier leurs études.
Toutes les sciences les plus basses et les plus méprisables ont toujours quelque endroit qui Drille à l'imagination, et qui éblouit facilement l'esprit par l'éclat que la passion y attache. Il est vrai que cet éclat diminue, lorsque les esprits et le sang se refroidissent et que la lumière de la vérité commence à paraître; mais cette lumière se dissipe aussi lorsque l'imagination reprend feu, et nous ne faisons plus alors qu'entrevoir ces bel-» les raisons qui prétendaient condamner notre passion.
Au reste, lorsque la passion qui nous anime se sent mourir, elle ne se repent pas de sa conduite. On peut dire au contraire qu'elle dispose toutes choses, ou pour mourir avec honneur, ou pour revivre bientôt après; je veux dire qu'elle dispose toujours Tesprit à former des jugements qui la justifient. Elle contracte encore en cet état une espèce d'alliance avec toutes les autres passions qui peuvent la secourir dans sa faiblesse, la fournir d'esprits et de sang dans son intelligence, rallumer ses cendres et l'en faire renaître ; car les passions ne sont point indifférentes les unes pour les autres. Toutes celles qui se peuvent souffrir contribuent fidèlement à leur mu-, tuelie conservation. Ainsi, les jugements qui justifient le désir qu'on a pour les langues ou pour telle autre chose qu'il vous plaira, sont incessamment sollicités el pleinement confirmés par toutes les passions qui ne lui sont point contraires.
Le feux savant se présente à lui-môme, tantôt comme environné de gens qui l'écoutent avec respect, tantôt comme victorieux de ceux qu'il a terrassés par des mots incompréhensibles, et presque toujours comme élevé au-dessus du commun des hommes. Il se flatte
des louanges qu'on lui donne, des établissements qu'on Jui propose, des recherches qu'on fait de sa personne. 11 tient à tous les temps, il s'étend à tous les pays; il ne se borne pas, comme les petits esprits, dans le temps présent, et, dans l'enceinte de sa ville, il se répand incessamment, A. son épanchementfait son plaisir. Combien donc de passions se mêlent avec celle qu'il a pour la fausse érudition, lesquelles travaillent toutes à la justiiier, et sollicitent chaudement des jugements en sa faveur I
Si chaque passion n'agissait que pour elle sans se mettre en peine des autres, elles se dissiperaient toutes incontinent après leur naissance. Elles ne pourraient pas former assez de faux jugements pour leur subsistance, ni soutenir longtemps la vue de l'imagination contre la lumière de la raison. Mais tout est réglé dans nos passions de la manière la plus juste qui se puisse pour leur mutuelle conservation. Elles se fortifient les unes les autres, les plus éloignées se secourent; et il suffit qu'elles ne soient pas ennemies déclarées, pour suivre entre elles toutes les règles d'une société bien ordonnée.
Si la passion de désir se trouvait seule, tous les jugements qu*elle formerait ne pourraient tendre qu'à représenter la possession du bien comme possible, car le désir d'amour précisément comme tel, n'est produit que par le jugement que l'on fait que la jouissance de quelque bien est possible. Ainsi ce désir ne pourrait former que des jugements sur la possibilité de la jouisance, puisque les jugements qui suivent et qui conservent les passions sont entièrement semblables à ceux qui les précèdent et qui les produisent. Mais le désir est animé par l'amour; il est fortifié par l'espérance; il est augmenté par la joie ; il est renouvelé par la crainte ; il est accompagné de courage, d'émulation, de colère