LIVRE CINQUIÈME
et (le plusieurs autres passions qui forment à leuV tour des jugements dans une variété infinie, lesquels se succèdent les uns aux autres et soutiennent ce désir qui les a fait naître. Il ne faut donc pas être surpris si le désir pour une pure bagatelle, ou pour une chose qui nous est manifestement nuisible ou inutile^ se justifie sans cesse contre la raison pendant plusieurs années ou pendant toute la vie d'un homme qui en est agité, puisqu'il y a tant de passions qui travaillent à sa justification. Yoici en peu de mots comment les passions se justifient, car il faut expliquer les choses par des idées distinctes.
Toute passion agite le sang et les esprits. Les esprits agités sont conduits dans le cerveau par la vue sensible de l'objet ou par la force de l'imagination, d'une manière propre à former des traces profondes qui représentent cet objet. Ils plient et rompent même quelquefois par leur cours impétueux les fibres du cerveau, et rimagination en demeure longtemps salie et corrompue; car les plaies du cerveau ne se reprennent pas aisément, ses traces ne se ferment pas à cause que les esprits y passent sans cesse. Les traces du cerveau n'obéissent point à l'âme, elles ne s'efiacent pas lorsqu'elle le souhaite, elles lui font au contraire violence et l'obligent même à considérer sans cesse les objets d'une manière qui l'agite et qui la trouble en faveur des passions. Ainsi les passions agissent sur l'imagination, et l'imagination corrompue fait effort contre la raison en lui représentant à toute heure les choses, non selon ce qu'elles sont en elles-mêmes afin que l'esprit prononce un jugement de vérité, mais selon ce qu'elles sont par rapport à la passion présente afin qu'il porte un jugement qui la favorise.
Les passions ne corrompent pas seulement l'imagination et l'esprit en leur faveur, elles produisent encore
dans te reste du corps toutes les dispositions nécessaires à leur conservation. Les esprits qu'elles agitent ne s'arrêtent pas dans le cerveau, ils se portent, comme j*ai dit ailleurs, vers toutes les autres parties du corps. Ils se répandent principalement dans le cœur, dans le foie, dans la rate et dans les nerfs qui environnent les principales artères. Enûn ils se jettent dans les parties quelles qu'elles soient, qui peuvent fournir les esprits nécessaires à la conservation de la passion qui domine. Mais lorsque ces esprits se répandent ainsi dans toutes les parties du corps, ils y détruisent peu h peu tout ce qui peut résister à leurs cours, et ils y font un che-min si glissant et si rapide que le plus petit objet nous agite infiniment et nous porte par conséquente former des jugements qui favorisent les passions. C'est ainsi qu'elles s'établissent et qu'elles se justifient.
Si l'on considère maintenant quelle peut être là constitution des fibres du cerveau, l'agitation et l'abondance des esprits et du sang dans les différents sexes et dans les différents âges, il sera assez facile de connaître à peu près à quelles passions certaines personnes sont plus sujettes, et, par conséquent, quels sont les jugements qu'elles forment des objets. Et pour en donner quelque exemple, je dis que l'on peut connaître à peu près par l'abondance ou par la disette des esprits que l'on remarque dans différentes personnes, qu'une môme cbose leur étant également proposée et également expliquée, plusieurs formeront sur elle des jugements d'espérance et de joie, lorsque les autres en formeront de crainte et de tristesse.
Car ceux qui ont abondance de sang et d'esprits, comme sont ordinairement les jeunes gens, les sanguins et les bilieux, concevant aisément de l'espérance à cause du sentiment secret qu'ils ont de leur force, ils croiront ne trouver aucune opposition à leurs desseins