LIVRE SIXIEME. S7i
mande ; et tous les hommes doivent s'étudier euxmêmes, afin de proportionner leurs passions à leur faiblesse.
Il n'est pas difficile de trouver les moyens d'exciter en soi-même les pa^sioris que Ton souhaite. La connaissance que l'on adonnée de l'union de l'âme et du corps, dans les livres précédents, donne assez d'ouverture pour cela; car, en un mot, il suffit de penser avec attention aux objets qui, selon l'institution de la nature, sont capables d'exciter les passions. Ainsi, l'on peut presque toujours faire naître dans son cœur les passions dont on a besoin ; mais si l'on peut presque toujours les faire naître, on ne peut pas toujours les faire mourir ni remédier aux désordres qu'elles ont causés dans l'imagination . On doit donc en user avec beaucoup de modération.
Il faut surtout prendre garde à ne pas juger des choses par passion, mais seulement par la vue claire de la vérité, ce qu'il est presque impossible d'observer lorsque les passions sont un peu vives. La passion ne doit servir qu'à réveiller Tattention; mais elle produit toujours ses propres idées, et elle pousse vivement la volonté à juger des choses par ces idées qui la touchent plutôt que par les idées pures et abstraites de la vérité qui ne la touchent pas. De sorte que l'on forme souvent des jugements qui ne durent qu'autant que la passion, parce que ce n'est point la vue claire de la vérité immuable, mais la circulation du sang qui les fait former.
Il est vrai que les hommes sont étrangement obstinés dans leurs erreurs, et qu'ils en soutiennent la plupart toute leur vie ; mais c'est que ces erreurs ont souvent d'autres causes que les passions, ou bien elles dépendent de certaines passions durables qui viennent de la conformation du corps, de l'intérêt ou de quelque
autre cause qui subsiste longtemps. L'intérêt,- par exemple, durant toujours, il produit une passion qui ne meurt jamais, et les jugements que cette passion fait former sont assez durables. Mais tous les autres sentiments des hommes qui dépendent des passions particulières sont aussi inconstants que le peut être la fermentation de leurs humeurs. Ils disent tantôt d'une façon, tantôt d'une autre; et ce qu'ils disent est assez souvent conforme à ce qu'ils pensent. Gomme ils courent d'un faux bien à un autre faux bien par le mouvement de leur passion, et qu'ils s'en dégoûtent lorsque ce mouvement cesse, ils courent aussi de faux système en faux système ; ils embrassent avec chaleur un faux sentiment lorsque la passion le rend vraisemblabl ; mais, cette passion éteinte, ils l'abandonnent. Ils goûtent par les passions de tous les biens sans rien trou* ver de bon; ils voient par les mêmes passions toutes les vérités sans rien voir de vrai, quoique, dans le temps que la passion dure, ce qu'ils goûtent leur paraisse le souverain bien, et ce qu'ils voient soit pour eux une vérité incontestable.
La seconde source d'où l'on peut tirer quelque secours pour rendre l'esprit attentif sont les sens: les sensations sont les propres modifications de l'âme, les idées pures de l'esprit sont quelque chose de différent : les sensations réveillent donc notre attention d'une manière beaucoup plus vive que les idées pures. Ainsi il est visible que l'on peut remédier au défaut d'application de l'esprit aux vérités qui ne le touchent pas, en les exprimant par des choses sensibles qui le touchent.
C'est pour cela que les géomètres expriment par des lignes sensibles les proportions qui sont entre les grandeurs qu'ils veulent considérer. En traçant ces lignes sur le papier, ils tracent pour ainsi dire dans leur esprit les idées qui y répondent; ils se les rendent plus familières