‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 143 sur 229 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

parce qu'ils les sentent en même temps qu'ils les conçoivent. C'est de cette manière que l'on peut apprendre plu- . sieurs choses assez difficiles aux enfants, qui ne sont pas capables des vérités abstraites à cause de la délicatesse des libres de leur cerveau. Ils ne voient des yeux que des couleurs, des tableaux, des images; mais ils considèrent par l'esprit les idées qui répondent à ces objets sensibles.

Il faut surtout prendre garde à ne point couvrir les objets que l'on veut considérer ou que l'on veut faire voir aux autres de tant de sensibilité que l'esprit en soit plus occupé que de la vérité même, car c'est un défaut des plus considérables et des plus ordinaires. On voit tous les jours des personnes qui ne s'attachent qu'à ce qui touche les sens, et qui s'expriment d'une manière si sensible que la vérité est comme étouffée sous le poids des vains ornements de leur fausse éloquence ; de sorte que, ceux qui les écoutent étant beaucoup plus touchés par la mesure de leurs périodes et par les mouvements de leurs figures que pat les raisons qu'ils entendent, ils se laissent persuader sans savoir seulement ce qui les persuade ni même de quoi ils sont persuadés.

Il faut donc bien prendre garde à tempérer de telle manière la sensibilité de ses expressions que l'on ne fasse que rendre l'esprit plus attentif. Il n'y a rien de si beau que la vérité : il ne faut pas prétendre qu'on la puisse rendre plus belle en la fardant de quelques couleurs sensibles qui n'ont rien de solide et qui ne peuvent charmer que fort peu de temps. On lui donnerait peut-être quelque délicatesse, mais on diminuerait sa force. On ne doit pas la revêtir de tant d'éclat et de brillant que l'esprit s'arrête davantage à ses ornements qu'à elle-même : ce serait la traiter comme certaines personnes que Ton charge de tant d'or et de pierreries qu'elles paraissent enfin la partie la moins considéra-

ble du tout qu'elles composent avec leurs habits. Il faut revêtir la vérité comme les magistrats de Venise, qui sont obligés de porter une robe et une toque toute simple qui ne fait que les distinguer du commun des hommes^ aQn qu'on les regarde au visage avec attention et avec respect, et qu'on ne s'arrête pas à leur chaussure. Enfin il faut prendre garde à ne lui pas donner une trop grande suite de choses agréables qui dissipent l'esprit et qui Tempêchent de la reconnaître, de peur qu'on ne rende à quelque autre les honneurs qui lui sont dus, comme il arrive quelquefois aux princes qu'on ne peut reconnaître dans le grand nombre des gens de cour qui les environnent, et qui prennent trop de cet air grand et majestueux qui n'est propre qu'aux souverains.

Mais, afin de donner un plus grand exemple, je dis qu'il faut exposer aux autres la vérité comme la'vérité même s'est exposée. Les hommes, depuis le péché de leur père, ayant la vue trop faible pour considérer la vérité en elle-même, cette souveraine vérité s'est rendue sensible en se couvrant de notre humanité, afin d'attirer nos regards, de nous éclairer et de se rendre aimable à nos yeux. Ainsi on peut, à son exemple, couvrir de quelque chose de sensible les vérités que nous voulons comprendre et enseigner aux autres, afin d'arrêter l'esprit qui aime le sensible et qui ne se prend aisément que par quelque chose qui flatte les sens. La sagesse éternelle s'est rendue sensible, mais non dans l'éclat; elle s'est rendue sensible, non pour nous arrêter au sensible, mais pour nous élever à l'intelligible; elle s'est rendue sensible pour condamner et sacriGer en sa personne toutes les choses sensibles. Nous devons donc nous servir, dans la connaissance de la vérité, de quelque chose de sensible qui n'ait point trop d'éclat et qui ne nous arrête point trop au sensible, mais qui

Page 1