‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 160 sur 229 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

ils ne disent pas deux mots sans dire quelque chose de faux, et ils ne disent jamais rien sur cette matière qui ne soit obscur et confus. En voici plusieurs raisons.

La première, parce que tous les hommes n'ont point les mêmes sentiments des mômes objets , ni un même homme en différents temps, ou lorsqu'il sent ces mêmes objets par différentes parties du corps. Ce qui semble doux à l'un sembîe amer à l'autre; ce qui est chaud à l'un est froid à l'autre ; ce qui semble chaud à une personne quand elle a froid, semble froid à cette môme personne quand elle a chaud, ou lorsqu'elle sent par différentes parties de son corps. Si l'eau semble chaude par une main, elle semble souvent froide par l'autre, ou si on s'en lave quelque partie proche du cœur. Le sel semble salé à la langue, et cuisant ou piquant à une plaie. Le sucre est doux à la langue etl'aloès extrêmement amer, mais rien n'est doux ni amer par les autres sens. Ainsi, lorsqu'on dit qu'une telle chose est froide, douce, amère, cela ne signifie rien de certain.

La seconde, parce que différents objets peuvent faire la même sensation : le plâtre, le pain, la neige, le sucre, le sel, etc., font môme sentiment de couleur; cependant leur blancheur est différente, si Ton en juge autrement que par les sens. Ainsi, lorsqu'on dit que de la farine est blanche, oh ne dit rien de distinct.

La troisième, parce que les qualités des corps qui nous causent des sensations tout à fait différentes sont presque les mêmes ; et, au contraire, celles dont nous avons presque les mêmes sensations sont souvent trèsdifférentes. Les qualités de douceur et d'amertume dans les objets ne sont presque point différentes, et les senlimenlsde douceur et d'amertume sont essentiellement différents. Les mouvements qui causent de la douleur et du chatouillement ne diffèrent que du plus

916 RECHERCHE DE lA VÉRITÉ.

OU du moins, et néanmoins les sentiments de chatouillement et de douleur sont essentiellement différents. Au contraire, Tâpreté d'un fruit ne semble pas, au goût, si différente de Tamertume que la douceur, et cependant cette qualité est la plus éloignée de l'amertume qu'il puisse y avoir; puisqu'il faut qu'un fruit qui est âpre, à cause qu'il est trop vert, reçoive un très-grand nombre de changements avant qu'il soit amer d'une amertume qui vienne de pourriture ou d'une trop grande maturité. Lorsque les fruits sont mûrs, ils semblent doux ; et lorsqu'ils le sont un peu trop, ils semblent amers. L'amertume et la douceur dans les fruits ne diffèrent donc que du plus et du moins, et c'est pour cela qu'il y a des personnes quilestrouventdouxlorsqued'autresles trouvent amers ; car il y en a même qui trouvent que l'aloès est doux comme du miel : il en est de môme de toutes les idées sensibles. Les termes de doux, d'amer, de salé, d'aigre, d'acide, etc. ; de rouge, de vert, de jaune, etc. ; de telle ou telle odeur, saveur, couleur, etc., sont donc tous équivoques, et ne réveillent point dans l'esprit d'idée claire et distincte. Cependant les philosophes de l'école et le commun des hommes rie jugent de toutes les qualités sensibles des corps que par les sentiments qu'ils en reçoivent.

Non-seulement ces philosophes jugent des qualités sensibles par les sentiments qu'ils en reçoivent; ils jugent des choses mômes en conséquence des jugements qu'ils ont faits touchant les qualités sensibles. Car, de ce qu'ils ont des sentiments essentiellement différents de certaines qualités, ils jugent qu'il y a génération de formes nouvelles, qui produisent ces différences imaginaires de qualités. Du blé paraît jaune, dur, etc. ; la farine, blanche, molle, etc. , et de là ils concluent, sur le rapport de leurs yeux et de leurs mains, que ce

Page 1