‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 161 sur 229 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

sont des corps essentiellement différents, supposé qu'ils ne pensent pas à la manière dont le blé est changé en farine. Cependant de la farine n*est que du blé froissé, et moulu ; comme du feu n'est que du bois divisé et agité; comme de la cendre n'est que le plus grossier du boi^ divisé sans être agité ; comme du verre n'est que de la cendre dont chaque partie a été polie et quelque peu arrondie par le froissement causé par le feu; et ainsi des autres transmutations des corps.

Il est donc évident que les termes des idées sensibles sont entiètement inutiles pour proposer nettement et pour résoudre clairement»4es questions, c'est-à-dire pour découvrir la vérité.. Gepen/îant il n'y a point de questions, si embarrassées qu'elles puissent être par les termes équivoques des sens, qu'A ristote et la plupart des philosophes ne prétendent résoudre dans leurs livres, sans ces distinctions que nous venons de donner; parce que ces termes sont équivoques par erreur et par ignorance.

Si l'on demande, par exemple, à ceux qui ont passé toute leur vie dans la lecture des anciens philosophes ou médecins, et qui en ont entièrement pris l'esprit et les sentiments, si l'eau est humide, si le feu est sec, si le vin est chaud, si le sang des poissons est froid, si Teau est plus crue que le vin, si l'or est plus parfait que le vif-argent, si les plantes et les bêtes ont des âmes, et un million d'autres questions indéterminées, ils y répondront imprudemment, sans consulter autre chose que les impressions que ces objets ont faites sur leurs sens, ou ce que leur lecture a laissé dans leur mémoire. Ils ne verront point que ces termes sont équivoques ; ils trouveront étrange qu'on les veuille définir, et ils s'impatienteront si l'on tâche de leur faire connaître qu'ils vont un peu trop vite et que leurs sens les séduisent. Ils ne manqueront point de distinctions pour con-

fondre les choses les plus évidentes, et dans ces questionSy où il est si nécessaire d'ôter l'équivoque, ils ne trouvent rien à distinguer.

Si Ton considère que la plupart des questions des philosophes et des médecins renferment quelques termes équivoques semblables à ceux dont nous parlons, on ne pourra douter que Ces savants, qui n'ont pu les définir, n'ont pu aussi rien dire de solide dans les gros volumes qu'ils ont composés, et ce que je viens de dire suffit pour renverser presque toutes les opinions des anciens. Il n'en est pas de même de M. Descartes : il a su parfaitement distinguer ces choses ; il ne résout point les questions par les idées sensibles, et, si Ton prend la peine de le lire, on verra qu'il explique d'une manière claire, évidente et souvent démonstrative, par \ les seules idées distinctes d'étendue, de figure et de mouvement, les principaux efi'ets de la nature.

L'autre genre de termes équivoques dont les philosophes se servent comprend tous ces termes généraux ' de logique par lesquels il est facile d'expliquer toutes * choses sans en avoir aucune connaissance. Aristote est celui qui en a le plus fait usage : tous ses livres en sont pleins, et il y en a quelques-uns qui ne sont que pure logique. Il propose et résout toutes choses par ces beaux mots de genre, d'espèce, d'acte, de puissance, de nature, de forme, de facultés, de qualités, de cause par soi, de cdLUsepar accident. Ses sectateurs ont de la peine à comprendre que ces mots ne signifient rien, et qu'on n'est pas plus savant qu'on était auparavant quand on leur a ouï dire que le feu dissout les métaux parce qu'il a la faculté de dissoudre, et qu'un homme ne digère pas à cause qu'il a l'estomac faible ou que sa faculté con* coctrtce ne fait pas bien ses fonctions.

Il est vrai que ceux qui ne se servent que de ces termes et de ces idées générales pour expliquer toutes cho-

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