LIVRE SIXIÈME
d'ordinaire autant qu'ils ont de différentes sensations des corps et qu'ils pensent que ces corps produisent d'effets différents.
Cependant il est visible à tout homme capable de quelque attention que tous ces petits êtres distingués du feu, par exemple, et que Ton suppose y être contenus pour produire la chaleur, la lumière, la dureté, la fluidité, etc., ne sont que des fictions de l'imagination qui se révolte contre la raison ; car la raison n'a point dldée particulière qui représente ces petits êtres. Si l'on demande aux philosophes quelle sorte d'entité c'est que la faculté qu'a le feu d'éclairer, ils ne répondront autre chose sinon que c'est un être qui est la cause que le feu est capable de produire la lumière. De sorte que ridée qu'ils ont de cette faculté d'éclairer n'est pas différente de l'idée générale de la cause et de l'idée confuse de l'effet qu'ils voient. Ils n'ont donc point d'idée claire de ce qu'ils disent, lorsqu'ils admettent de ces êtres particuliers. Ainsi, ils disent ce qu'ils ne conçoivent môme pas, et ce qu'il est même impossible de concevoir.
S24 RëCUËRCHë de la VÉRITÉ.
aucune puissance sur eux et qu'ils ne peuvent leur faire ni bien ni mal. Il veut que Ton n'honore que lui, parce qu'il n'y a que lui qui soit la véritable cause du bien et du mal, et qu'il n'en arrive point dans leur ville, selon un prophète*, qu'il ne fasse lui môme; parce que les causes naturelles ne sont point les véritables causes du mal qu'elles semblent nous faire, et que, comme c'est Dieu seul qui agit en elles, c'est lui seul qu'il faut craindre et qu'il faut aimer en elles : Soit Deo honor et gloria.
Enfin, ce sentiment qu'on doit craindre et qu'on doit aimer ce qui peut être véritable cause du bien et du mal, paraît si naturel et si juste qu'il n'est pas possible de s'en défaire. De sorte que, si l'on suppose cette fausse opinion des philosophes, et que nous tâchons ici de détruire, que les corps qui nous environnent sont les véritables causes des plaisirs et des maux que nous sentons, la raison semble en quelque sorte justifier une religion semblable à celle des païens, et approuver le déréglenjent universel des mœurs.
11 est vrai que la raison n'enseigne pas qu'il faille adorer les oignons et les poireaux, par exemple, comme la souveraine divinité, parce qu'ils ne peuvent nous rendre entièrement heureux lorsque nous en avons, ou entièrement malheureux lorsque nous n'en avons point. Aussi les païens ne leur ont jamais rendu tant d'honneur qu'au grand Jupiter, duquel toutes leurs divinités dépendaient; ou qu'au soleil, que nos sens nous représentent comme la cause universelle qui donne la vie et le mouvement à toutes choses, et que l'on ne peut s'empêcher de regarder comme une divinité, si l'on suppose avec les philosophes païens qu'il renferme dans son être les causes véritables de tout ce qu'il semble ' produire non-seulement dans notre corps et sur notre
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esprit, mais encore dans tous les êtres qui nous environnent.
Mais si Ton ne doit pas rendre un honneur souve- * rain aux poireaux et aux oignons, on peut toujours leur rendre quelque adoration particulière, je veux dire qu'on peut y penser et les aimer en quelque manière; s'il est vrai qu'ils puissent en quelque sorte nous rendre heureux, on doit leur rendre honneur à proportion du bien qu'ils peuvent faire. Et certainement les hommes qui écoutent les rapports de leurs sens pensent que ces légumes sont capables de leur faire du bien. Car les Israélites, par exemple, ne les auraient pas si fort regrettés dans le désert, ils ne se seraient point considérés comme malheureux pour en être privés, s'ils ne se fussent imaginés en quelque façon heureux par leur jouissance. Les ivrognes n'aimeraient peut-être pa si fort le vin, s'ils savaient bien ce que c'est, et que le plaisir qu'ils trouvent à en boire vient du Tout- Puissant qui leur commande la tempérance, et qu'ils font injustement servir à leur intempérance. Voilà les dérèglements oîi nous engage la raison même, lorsqu'elle est jointe aux principes de la philosophie païenne et lorsqu'elle suit les impressions des sens*
Afin qu'on ne puisse plus douter de la fausseté de cette misérable philosophie et qu'on reconnaisse avec évidence la solidité des principes et la netteté des idées dont on se sert, il est nécessaire d'établir clairement les vérités qui sont opposées aux erreurs des anciens philosophes, et de prouver en peu de mots qu'il n'y a qu'une vraie cause, parce qu'il n'y a qu'un vrai Dieu; que la nature ou la force de chaque chose n'est que la volonté de Dieu; que toutes les causes naturelles ne sont 4)oint de véritables causes, mais seulement des eau- SES occasionnelles^ et quelques autres vérités qui seront des suites de cel]es*ci« ,