LIVRE SIXIÈME. dl
ses ne tombent pas d'ordinaire dans un si grand nombre d'erreurs que ceux qui se servent seulement des termes qui ne réveillent que les idées confuses des sens. Les philosophes scolastiques ne sont pas si sujets à Terreur que certains médecins décisifs, qui dogmatisent et font des systèmes sur quelques expériences dont ils ne connaissent point les raisons, parce que les scolastiques parlent si généralement qu'ils ne se hasardent pas beaucoup .
Le feu échauffe, sèche, durcit et amollit, parce qu'il a la faculté de produire ces effets. Le séné purge par sa qualité purgative ; le pain même nourrit, si on le veut, ; par sa qualité nutritive : ces propositions ne sont/ 5 point sujettes à Terreur. Une qualité est ce qui fait! qu'on appelle une chose d'un tel nom, on ne peut le nier à Aristote; car enfin cette définition est incontestable. Telles ou semblables manières de parler ne sont point fausses, mais c'est qu'en effet elles ne signifient rien. Ces idées vagues et indéterminées n'engagent point dans Terreur, mais elles sont entièrement inutiles à la découverte de la vérité.
Car, encore que Ton sache qu'il y a dans le feu une forme substantielle, accompagnée d'un million de facultés semblables à celles d'échauffer, de dilater, de fondre Tor, l'argent et tous les métaux; d'éclairer, de brûler, de cuire; si Ton, me proposait cett.e difficulté à résoudre, savoir : si le feu peut durcir de la boue et amollir de la cire, les idées de formes substantielles et des facultés de produire la chaleur^ la raréfaction, la fluidité, etc.; ne me serviraient de rien pour découvrir si le feu serait capable de durcir de la boue et d'amollir de la cire, n'y ayant aucune liaison entre les \y idées de dureté de la boue et demollésse de lacire et celles de forme substantielle du feu et des qualités de produire la raréfaction, la fluidité, etc. II en est
de même de toutes les idées générales. Ainsi elles sont entièrement inutiles pour. résoudre aucune question.
Mais si Ton sait que le feu n'est autre chose que du bois dont toutes les parties sont en continuelle agitation, et que c*est seulement par cette agitation qu'il excite en nous le sentiment de chaleur; si Ton sait en même temps que la mollesse de la boue ne consiste que dans un mélange de terre et d'eau : comme ces idées ne sont point confuses et générales, mais distinctes et particulières, il ne sera pas difficile de voir que la chaleur du feu doit durcir la boue; parce qu'il n'y a rien de plus facile à concevoir qu'un corps en peut remuer un autre, si étant agité il le rencontre. On voit sans peine que, puisque la chaleur que l'on ressent auprès du feu est causée par le mouvement des parties invisibles du bois qui heurtent contre les mains; si l'on expose de la boue à la chaleur du feu, les parties d'eau qui sont jointes à la terre étant plus déliées, et par conséquent plutôt agitées par le choc des petits corps qui sortent du feu que les parties grossières de la terre, elles doivent s'en séparer et la laisser sèche et dure. On verra de même évidemment que le feu ne doit point durcir la cire, si l'on sait que les parties quilarcomposentsontbranchues et à peu près de même grosseur. Ainsi, les idées particulières sont utiles à la recherche de la vérité ; et nonseulement les idées vagues et indéterminées n'y peuvent de rien servir, mais elles engagent au contraire insensiblement dans l'erreur.
Car les philosophes ne se contentent pas de se servir de termes généraux et d'idées vagues qui y répondent; ils veulent, outre cela, que ces termes signifient certains êtres particuliers. Ils prétendent qu'il y a quelque substance, distinguée de la matière, qui est la forme de I4 matière, et une infinité de petits êtres distingués réelle* ment de la matière et de la forme ; et ils en supposent