LIVRE SIXIÈME. S
que les corps sont capables de nous comblerde plaisirs? Et pourquoi se moque-t-on des Israélites qui regrettaient les choux et les oignons de TÉgypte, puisqu'ils étaient effectivement malheureux, étant privés de co qui pouvait les rendre en quelque manière heureux ? Mais la philosophie que Ton appelle nouvelle, que l'on représente comme un spectre pour effrayer les esprits faibles, que Ton méprise et que Ton condamne sans l'entendre; la philosophie nouvelle, dis-je, puisqu'on se plaît à l'appeler ainsi, ruine toutes les raisons des libertins par l'établissement du plus grand de ses principes, qui s'accorde parfaitement avec le premier principe de la religion chrétienne : qu'il ne faut aimer et craindre qu'un Dieu, puisqu'il n'y a qu'un Dieu qui nous puisse rendre heureux.
Car, si la religion nous apprend qu'il n'y a qu'un vrai Dieu, cette philosophie nous fait connaître qu'il n'y a qu'une véritable cause. Si la religion nous apprend que toutes les divinités du paganisme ne sont que des pierres et des métaux sans vie et sans mouvement, cette philosophie nous découvre aussi que toutes les causes secondes, ou toutes les divinités de la philosophie, ne sont que de la matière et des volontés inefficaces. Enfin, si la religion nous apprend qu'il ne faut point fléchir le genou devant des dieux qui ne sont point dieux, cette philosophie nous apprend aussi que notre imagination et notre esprit ne doivent point s'abattre devant la grandeur et la puissance imaginaire des causes qui ne sont point causes; qu'il ne faut ni les aimer ni les craindre; qu'il ne faut point s'en occuper; qu'il ne faut penser qu'à Dieu seul, voir Dieu en toutes choses, adorer Dieu en toutes clioses, craindre et aimer Dieu en toutes choses.
Mais ce n'est pas là l'inclination de quelques philosophes, ils ne veulent point voir Dieu, ils ne veulent point
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penser à Dieu ; car depuis le péché il y a une secrète opposition entre Thomme et Dieu. Ils prennent plaisir à se fabriquer des dieux à leur fantaisie, et ils aiment et craignent volontiers les fictions de leur imaginalion, comme les païens les ouvrages de leurs mains. Ils sont semblables aux enfants qui tremblent devant leurs compagnons après les avoir barbouillés. Ou si Ton veut une Qpmparaison plus noble, quoiqu'elle ne soit peutêtre pas si juste, ils ressemblent à ces fameux Romains qui avaient de la crainte et du respect pour les fictions de leur esprit, et qui adoraient sottement leurs empereurs après avoir lâché Taigle dans leurs apothéoses.