LIVRE SIXIÈME
seraient mus à droite que parce que ces esprits voudraient qu'ils fussent mus à gauche ; et les désirs de ces esprits détermineraient la volonté de Dieu à agir, comme nos volontés de remuer les parties- de notre corps déterminent la première cause à les remuer. De sorte que toutes les volontés des esprits ne sont que des causes occasionnelles.
Que si après toutes ces raisons Ton voulait encore soutenir que la volonté d'un ange qui remuerait quelque corps serait une véritable cause, et non pas une cause occasionnelle, il est évident que ce même ange pourrait être véritable cause de la création et de l'anéantissement de toutes choses. Car Dieu lui pourrait communiquer sa puissance de créer et d'anéantir les corps, comme celle de les remuer, s'il voulait que les choses fussent créées et anéanties; en un mot, s'il voulait que toutes choses arrivassent comme l'ange le souhaiterait, de môme qu'il a voulu que les corps fussent mus comme l'ange le voudrait. Si Ton prétend donc pouvoir dire qu'un ange et qu'un homme soient véritablement moteurs à cause que Dieu remue les corps lorsqu'ils le souhaitent; il faut dire aussi qu'un homme et qu'un ange peuvent être véritablement créateurs, puisque Dieu peut créer des êtres lorsqu'ils le voudront. Peutêtre môme qu'on pourrait dire que les plus vils des animaux, ou que la matière toute seule serait effectivement cause de la création de quelque substance, si l'on supposait comme les philosophes qu'à l'exigence de la matière Dieu produisît les formes substantielles. Enfin, parce que Dieu a résolu de toute éternité de cj:éer en certains temps, certaines choses, on pourrait dire aussi que ces temps seraient causes de la création de ces êtres; de même qu'on prétend qu'une boule qui en rencontre une autre est la véritable cause du mouvement qu'elle lui communique, à cause que Dieu a voulu par
S32 RECUERCaE I)E LA VÉRITÉ.
sa volonté générale qui fait l'ordre de la nature, que lorsque deux corps se rencontreraient il se fît une telle et telle communication de mouvement.
Il n'y a donc qu'un seul vrai Dieu et qu'une seule cause qui soit véritablement cause, et l'on ne doit pas s'imaginer que ce qui précède un effet en soit la véritable cause. Dieu ne peut même communiquer sa puissance aux ci;éatures. si nous suivons les lumières de la raison, il n'en peut faire de véritables causes, il n'en peut faire des dieux. Mais quand il le pourrait, nous ne pouvons concevoir pourquoi il le voudrait Corps, esprits, pures intelligences, tout cela ne peut rien. C'est celui qui a fait les esprits qui les éclaire et qui les agite. C'est celui qui a créé le ciel et la terre qui en règle les mouvements. Enfin c'est l'auteur de notre être qui exécute nos volontés. Semeljussit] semperparet. Il remue môme notre bras lorsque nous nous en servons contre ses ordres; car il se plaint, par son prophète *, que nous le faisons servir à nos désirs injustes et criminels.
Toutes ces petites divinités des païens et toutes ces causes particulières des philosophes ne sont que des chimères, que le malin esprit tâche d'établir pour ruiner le culte du vrai Dieu, pour en occuper des esprits et des cœurs quele Créateur n'a faits que pour lui. Ce n'est point la philosophie que l'on a reçue d'Adam qui apprend ces choses, c'est celle que l'on a reçue du serpent, car depuis le péché l'esprit de l'homme est tout païen. C'est cette philosophie qui, jointe aux erreurs des sens, a fait adorer le soleil, et qui est encore aujourd'hui la cause universelle du dé,réglement de l'esprit et de la corruption du cœur des hommes. Pourquoi, disent-ils par leurs actions, et quelquefois même par leurs paroles, n'aimerons-nous pas le corps, puis-