‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 184 sur 229 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

met en la place de ces mots les définitions que ce philosophe leur donne, comme il serait utile de le faire si elles étaient bonnes. Et peut-être même qu'on ne pourrait s*empôcher de rire, si au lieu des définitions de la faim et de la soif que * donne Ari^tote, en disant que la faim est le désir du chaud et du se^c, et la soif le désir du froid et de Vhumide, on substituait les définitions de ces mojs, appelant la faim le désir de ce qui assemble les choses de même nature et de ce gui se tient facilement dans ses propres bornes, et difficilement dans les bornes étrangères, et définissant la soif le désir de ce qui assemble les choses de même et de différente nature, et de ce qui ne se pouvant contenir facilement dans ses propres bornes, se contient facilement dans des bornes étrangères.

Certainement c'est une règle fort utile pour reconnaître si Ton a bien défini les termes, et pour ne se point tromper dans ses raisonnements, que de mettre souvent la définition à la place du défini ; car on connaît par là si les termes sont équivoques et les mesures des rappports fausses et imparfaites, ou si Ton raisonne conséquemment. Cela étant, que peut-on dire des raisonnements d'Aristote, qui deviennent un galimatias impertinent et ridicule lorsqu'on se sert de cette règle ? Et que doit-on dire aussi, de tous ceux qui ne raisonnent que sur les idées fausses et confuses des sens, puisque cette règle, qui conserve la lumière et l'évidence dans tous les raisonnements justes et solides, n'apporte que de la confusion dans leurs discours ?

Il n'est pas possible d'exposer la bizarrerie et l'extravagance des explications que donne Aristote sur toutes sortes de matières. Lorsque les sujets qu'il traite sont simples et faciles, ses erreurs sont simples, et il est

* Liv. 2, cil. 3, De anima.

S8t RBGUEnCaE DE LA VÉRITÉ.

assez facile de les découvrir. Mais lorsqu'il prétend expliquer des choses composées et qui dépendent de plusieurs causes, ses erreurs sont pour le moins autant composées que les sujets qu'il traite, et il est impossible de les développer toutes pour les exposer aux au« très.

Ce grand génie que Ton prétend avoir si bien réussi dans les règles qu'il a données pour bien définir, ne sait seulement quelles sont les choses qui peuvent être déOnies, parce que, ne mettant point de distinction entre une connaissance claire et distincte et une connaissance sensible, il s'imagine pouvoir connaître et expliquer aux autres des choses dont il n'a pas seulement d'idée distincte. Les définitions doivent expliquer la nature des choses, et lés termes qui les composent doi* vent réveiller dans l'esprit des idées distinctes et particulières. Mais il est impossible de défmir de cette sorte les qualités sensibles de chaleur, de froideur, de couleur, de saveur, etc., lorsque l'on confond la cause avec l'elTel, le mouvement des corps avec la sensation qui l'accompagne, parce que les sensations étant des modifications de l'âme, lesquelles on ne connaît point par des idées claires, mais seulement par sentimejit intérieur, ainsi que j'ai expliqué dans le troisième livre ^ il est impossible d'attacher à des mots des idées que Ton n'a point.

Comme l'on a des idées distinctes d'un cercle, d'un carré, d'un triangle, et qu'ainsi l'on en connaît distinctement la nature, on en peut donner de bonnes déûnitions; on peut même déduire des idées que l'on a de ces figures toutes leurs propriétés, et les expliquer aux autres par des termes auxquels on attache ces idées. Mais on ne peut définir la chaleur ni la froideur en tant que qualités sensibles ; car on ne les connaît point

^ Deuxième pailie, ch. 7, n. 1.

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