‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 189 sur 229 · LIVRE SIXIÈME. 38d · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME. 38d

que dans la supposition d'un mauvais génie qui se plaise à nous tromper, il est impossible de prouver qu'il y ait un monde. Car on pourrait toujours concevoir que ce mauvais génie nous donnerait les sentiments des choses qui n'existeraient point, comme le sommeil et certaines maladies nous font voir des choses qui ne furent jamais, et nous font même sentir effectivement de la douleur dans des membres imaginaires que nous, n'avons plus ou que nous n'avoijis jamais eus.

Mais les preuves de l'existence et des perfections de Dieu, tirées de l'idée que nous avons de l'infini, sont preuvesde simple vue. On voit qu'il y a un Dieu dès que l'on voit l'infini; parce que l'existence nécessaire est renfermée dans l'idée de l'infini, et qu'il n'y a rien que l'infini qui nous puisse donner l'idée que nous avons d'un être infini *. Le premier principe de nos connaissances est que le néant n'est pas visible;- d'où il suit que, si l'on pensip à l'infini, il faut qu'il soit. On voit aussi que Dieu n'est point trompeur, parce que, sachant qu'il est infiniment parfait et que l'infini ne peut manquer d'aucune perfection, on voit clairement qu'il ne veut pas nous séduire, et même qu'il ne le peut pas, puisqu'il ne peut que ce qu'il veut ou que ce qu'il est capable de vouloir. Ainsi il y a un Dieu et un Dieu véritable qui ne nous trompe jamais, quoiqu'il ne nous éclaire pas toujours et que nous nous trompions souvent lorsqu'il ne nous éclaire pas. Toutes ces vérités se voientde simple vue par des esprits attentifs, quoiqu'il semble que nous fassions ici des raisonnements pour les exposer aux autres. On peut les supposer comme des^ principes incontestables sur lesquels on peut raisonner; car ayant reconnu que Dieu ne se plaît pointa nous tromper, il nous est alors permis de raisonner.

' Voyez les deux premiers Entretiens sur la Métaphysique^ et ci -dessus page 00.

Il est évident que la certitude de là foi dépend aussi de ce principe qu'il y a un Dieu qui n'est point capable de nous tromper. Car l'existence d'un Dieu et l'infaillibilité de l'autorité divine sont plutôt des connais* sauces naturelles et des notions communes à des esprits capables d'une sérieuse attention, que des articles de foi ; quoique ce soit un don particulier de Dieu que d'avoir l'esprit capable d'une attention suffisante pour comprendre comme il faut ces vérités, et pour vouloir bien s'appliquer à les comprendre.

De ce principe, que Dieu n'est point trompeur^ on pourrait aussi conclure que nous avons effectivement un corps auquel nous sommes unis d'une façon particulière, et que nous sommes environnés de plusieurs autres. Car nous sommes intérieurement convaincus de leur existence par des sentiments continuels que Dieu produit en nous, et que nous ne pouvons corriger par la raison sans blesser la foi; quoique nous puissions corriger par la raison les sentiments qui nous les représentent avec certaines qualités et certaines perfections qu'ils n'ont point. De sorte que nous ne devons pas croire qu'ils sont tels que nous les voyons, ou que nous les imaginons, mais seulement qu'ils existent et qu'ils sont tels que nous les concevons par la raison.

Mais, afin de raisonner par ordre, nous ne devons point encore examiner si nous avons un corps et s'il y en a d'autres autour de nous, ou si nous en avons seulement les sentiments quoique ces corps n'existent point. Cette question renferme de trop grandes difficullés, et il n'e&t peut-être pas si nécessaire de la résoudre pour perfectionner ses connaissances, qu'on pourrait se l'imaginer, ni même pour avoir une connaissance exacte de la physique, de la morale et de quelques autres sciences.

Nous avons en nous les idées des nombres et de Té-

Page 1