‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 19 sur 229 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

Cependant, on peut dire que la plupart de ceux que l'on appelle savants dans le monde n'ont acquis cette réputation que parce qu'ils savent par mémoire les opinions d'Aristote, de Platon, d'Épicure et de quelques autres philosophes, qu'ils se rendent aveuglément à leurs sentiments, et qu'ils les défendent avec opiniâtreté. Pour avoir quelques degrés et quelques mar- ,ques extérieures de doctrine dans les universités, il suffit de savoir les sentiments de quelques philosophes. Pourvu que l'on veuille jurer in verba magistriy avec un peu de mémoire on devient bientôt un docteur. Presque toutes les communautés ont une doctrine qui leur est propre et qu'il est défendu aux particuliers d'abandonner. Ce qui est vrai chez les uns est souvent faux chez les autres. Ils font gloire quelquefois de soutenir la doctrine de leur ordre contre la raison et l'expérience, et ils se croient obligés de donner des contorsions à la vérité ou à leurs auteurs pour les accorder l'un avec l'autre, ce qui produit un nombre inftni de distinctions frivoles, lesquelles] sont autant de détours qui conduisent infailliblement à l'erreur.

Si l'on découvre quelque vérité, il faut encore à présent qù'Aristote l'ait vue; ou si Aristote y est contraire, la découverte sera fausse. Les uns font parler ce philosophe d'une façon, les autres d'une autre; car tous ceux qui veulent passer pour savants lui font parler leur langage. Il n'y a point d'impertinence qu'on ne lui fasse dire, et il y a peu de nouvelles découvertes qui ne se trouvent énigmatiquement dans quelque recoin de ses livres. En un mot, il se contredit presque toujours, si ce n'est dans ses ouvrages, c'est au moins dans la bouche de ceux qui l'enseignent. Car encore que les philosophes protestent et prétendent môme d'enseigner sa doctrine, il est difficile d'en trouver deux qui soient d'accord sur ses sen-

timents, parce qu'en effet les livres d'Aristote sont si obscurs et remplis de termes si vagues et si généraux, qu'on peut lui attribuer avec quelque vraisemblance les sentiments de ceux qui lui sont les plus opposés. On peut lui faire dire tout ce qu'on veut dans quelques-uns de ses ouvrages, parce qu'il n'y dit presque rien, quoiqu'il fasse beaucoup de bruit; de môme que les enfants font dire au son des cloches tout ce qu'il leur plaît, parce que lés cloches font grand bruit et ne disent rien.

Il est vrai qu'il paraît fort raisonnable de fixer el d'arrêter Tesprit de l'homme à des opinions particulières, afin de l'empêcher d'extravaguer. Mais quoi! faut-il que ce soit par le mensonge et par l'erreur? ou plutôt croit-on que l'erreur puisse réunir les esprits ? Que l'on examine combien il est rare de trouver des personnes d'esprit qui soient satisfaites de la lecture d'Aristole, et qui soient persuadées d'avoir acquis une véritable science après même qu'ils ont vieilli sur ses livres, et on reconnaîtra manifestement qu'il n'y a que la vérité et l'évidence qui arrêtent l'agitation de l'esprit, et que les disputes, les aversions, les erreurs et les hérésies mêmes sont entretenues et fortifiées par la mauvaise manière dont on étudie. La vérité consiste dans un indivisible, elle n'est pas capable de variété, et il n'y a qu'elle qui puisse réunir les esprits; mais le mensonge et l'erreur ne peuvent que les di* viser et les agiter.

Je ne doute pas qu'ij n'y ait quelques personnes qui croient de bonne foi que celui qu'ils appellent le prince des philosophes n'est point dans Terreur, et que c'est dans ses ouvrages que se trouve la véritable et solide philosophie. Il y a des gens qui s'imaginent que depuis deux mille ans qu'Aristote a écrit on n'a pu encore découvrir qu'il fût tombé dans quelque erreur ;

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