‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 18 sur 229 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

sont des personnes de piété et fort soumises à l'autorité de l'Église, leur foi s'étend quelquefois, s'il m'est permis de le dire ainsi, jusqu'à des opinions purement philosophiques; ils les regardent souvent avec le môme respect ^ue les vérités de la religion. Ils condamnent, par un faux zèle, avec une trop grande facilité, ceux qui ne sont pas de leur sentiment. Ils entrent dans des soupçons injurieux contre les personnes qui font de nouvelles découv(3rtes. C'est assez, afin de passer pour libertin dans leur esprit, que de nier qu'il y ait des formes substantielles, que les animaux sentent de la douleur et du plaisir, et d'autres opinions de philosophie qu'ils croient vraies sans raison évidente, seulement à cause qu'ils s'imaginent des liaisons né- / ) cessaires entre ces opinions et les vérités de la foi. * *

Mais si ce sont des personnes trop hardies, leur orgueil les porte à mépriser l'autorité de l'Église, ce n'est qu'avec peine qu'ils s'y soumettent. Ils se plaisent dans des opinions dures et téméraires, ils affectent de passer pour esprits forts, et dans cette vue ils parlent des choses divines sans respect et avec une espèce de fierté. Ils méprisent comme trop crédules ceux qui parlent avec modestie de certains sentiments reçus. Enfin ils sont extrêmement portés à douter de tout et entièrement opposés à ceux qui ont une trop grande facilité à se soumettre à l'autorité des hommes.

Il est manifeste que ces deux extrémités ne valent rien et que les personnes qui ne veulent point d'évidence dans les questions naturelles sont blâmables, aussi bien que les autres qui demandent de l'évidence dans les mystères de la foi. Mais ceux qui se mettent en danger de se tromper dans des questions de philosophie en croyant trop facilement, sont sans doute plus excusables que les autres qui se mettent en danger de tomber dans quelque hérésie en doutant téméraire-

ment. Car enfin il est moins dangereux de tombei* dans une infinité d'erreurs de philosophie, faute de les examiner, que de tomber dans une seule hérésie, faute de se soumettre avec humilité à l'autorité de l'Église. L'esprit se repose quand il trouve de l'évidence et il s'agite quand il n'en trouve pas, parce que l'évidence \ est. le caractère de la vérité. Ainsi l'erreur des libertins et des hérétiques vient de ce qu'ils doutent que la vérité se rencontre dans les décisions de l'Église, parce qu'ils n'y voient pas d'évidence et qu'ils espèrent que les vérités de la foi se peuvent connaître avec évidence *. Or leur amour pour la nouveauté est déréglé, puisque, possédant la vérité dans la foi de l'Église, ils ne doivent plus rien rechercher; outre que, les vérités de la foi étant infiniment au-dessus de leur esprit, ils ne pourraient pas les découvrir, supposé, selon leur fausse pensée, que l' Église fût tombée dans l'erreur. Mais s'il y a plusieurs personnes qui se trompent en refusant de se soumettre à l'autorité de l'Église, il n'y en a pas moins qui se trompent en se soumettant à l'autorité des homhies. Il faut se soumettre à l'autorité de l'Église, parce qu'elle ne peut jamais se tromper; mais il ne faut jamais se soumettre aveuglément à l'autorité des hommes, parce qu'ils 'peuvent toujours \ .,j ' se tromper. Ce que l'Église nous apprend est infiniment au-dessus des forces de la raison ; ce que les homraies nous apprennent est soumis à notre raison. De sorte que si c'est un crime et une vanité insupportable que de chercher par son esprit la vérité dans les matières de la foi sans avoir égard à l'autorité de l'Église, c'est aussi une légèreté et une bassesse d'esprit méprisable que de croire aveuglément à l'autorité des hommes dans des sujets qui dépendent de la raison.

^ Voy. los treizième et quatorzième Entr. siw la Met,

Page 1