‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 194 sur 229 · UVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

UVRE SIXIÈME

En troisième lieu, il faut considérer avec toute l'attention possij^le les 'conditions exprimées dans une question, s'il y en a quelques-unes, parce que sans cela Ton n'entend que confusément l'état de cette question, outre que les conditions marquent ordinairement la voie pour la résoudre. De sorte que lorsqu'on a une fois bien conçu l'état d'une question et ses conditions, on sait et ce qu'on cherche, et quelquefois môme par où il s'y faut prendre pour le découvrir.

Il est vrai qu'il n'y a pas toujours quelques conditions exprimées dans les questions ; mais c'est que ces questions sont indéterminées, et que l'on peut les résoudre en plusieurs manières, comme si on demandait un nombre carré, un triangle, etc., sans rien spécifier davantage; ou bien c'est que celui qui les propose ne sait point les moyens de les résoudre, ou qu'il les cache à dessein d'embarrasser; comme si on demandait que l'on trouvât deux moyennes proportionnelles entre deux lignes, sans ajouter par l'intersection du cercle et de la parabole, ou du cercle et de l'ellipse, etc. . Il est donc absolument nécessaire que la marque par laquelle on connaît ce qu'on cherche soit fort distincte, qu'elle ne «oit point équivoque, et qu'elle ne puisse désigner que ce que l'on cherche; autrement on ne pourrait s'assurer d'avoir résolu la question proposée. De môme il faut avoir soin de retrancher de la question toutes les conditions qui l'embarrassent, et sans lesquelles elle subsiste dans son entier; car elles partagent inutilement la capacité de l'esprit; et môme on ne connaît point encore distinctement l'état d'une question, lorsque les conditions qui l'accompagnent sont inutiles.

Si l'on proposait, par exemple, une question en ces termes: faire en sorte qu'un homme étant arrosé de quelques liqueurs et couvert d'une couronne de fleurs,

ne puisse demeurer en repos, quoiqu'il ne voie riea qui soit capable de l'agiter. Il faut savoir si le mot d'homme n'est point métaphorique; si le mot de repos n'est point équivoque, s'il n'est point pris par rapport au mouvement local, ou par rapport aux passions, comme ces paroles : quoiqu'il ne voie rien qui soit capable de l'agiter, semblent le marquer. Il faut savoir si les conditions, étant arrosé de quelque liqueur^ et couvert (Tune couronne de fleurs, sont essentielles. Ensuite l'état de cette ^juestion ridicule et indéterminée étant clairement connu, Ton pourra facilement la résoudre, eh disant qu'il n'y a qu'à mettre un homme dans un vaisseau selon les conditions exprimées dans la question. L'adresse de ceux qui proposent de semblables questions est d'y joindre les conditions qui semblent être nécessaires quoiqu'elles ne le soient pas, afin de tourner l'esprit de ceux, à qui ils les proposent, vers des choses inutiles pour la résoudre. Gomme dans cette question qiie les servantes font d'ordinaire aux enfants : J'ai vu, letir disent-elles, des chasseurs, ou plutôt dès pêcheurs qui emportaient avec eux ce qu'ils tie prenaient pas, et qui jetaient dans l'eau ce qu'ils prenaieril. L'esprit, étant préoccupé de l'idée de pêcheurs qui (lèchent du poisson, il ne peut concevoir ce que Ton veut dire; et toute la difficulté qu'il yja pour résoudi^e celte qùëâtiôn badine, vient de ce qu'on ne la conçoit pa^ clairement, et qu'on ne pense pas que des chasseurs et des pêcheurs, aussibien que d'autres hommes, cherchent quelquefois dans leurs habits certains petits animaux qu'ils riBJeltent s'ils les attrapent, et qu'ils emportent avec eux s'ils ne peuvent les attraper.

Quelquefois aussi l'on ne met pas dans les questions toutes les conditions nécessaires pour les résoudre, et cela les rend pour le moins aussi difficile^ que lorsque Ton en joint d'inutiles comme dans celle-

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