‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 195 sur 229 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

ci : Rendre un homme immobile sans le lier ni le blesser, ou plutôt ayant mis le petit doigt d*un homme dans l'oreille de. ce môme homme, le rendre par cette posture comme immobile, en sorte qu'il ne puisse sortir du lieu où on Taura mis jusqu'à ce qu'il ôte son petit doigt de son oreille. Cela paraitimpossible d'abord, et cela l'est en effet, car on peut fort bien marcher quoique l'on ait le petit doigt dans Toreille. Aussi y manque-t-ii encore une condition, qui ôterait toute la difficulté si elle était exprimée. Cette condition est que l'on doit faire embrasser quelque colonne de lit ou quelque chose de semblable à celui qui met son petit doigt dans son oreille, en sorte que celte colonne soit enfermée entre son bras et son oreille, car il ne pourra sortir de sa place sans se débarrasser, et tirer son doigt de son oreille. L'on n'ajoute point pour une condition de la question, qu'il y a encore quelque autre chose à faire, afin que l'esprit ne s'arrête point à le chercher, et qu'on ne puisse ainsi le découvrir. Mais ceux qui entreprennent de résoudre ces sortes de questions doivent faire toutes les demandes nécessaires pour s'éclaircir du point où consiste la difficulté.

Ces questions arbitraires semblent être badines, et elles le sont en effet en un sens, car on n'apprend rien lorsqu'on les résout. Cependant elles ne sont pas si différentes des questions naturelles qu'on pourrait peutêtre se l'imaginer. Il faut faire à peu près les mêmes choses pour résoudre les unes et les autres. Car si l'adresse ou [la malice des hommes rend les questions arbitraires embarrassantes et difficiles à résoudre, les effets naturels sont aussi par leur nature environnés d'osbcurités et de ténèbres. Et il faut dissiper ces ténèbres par l'attention de l'esprit et par des expériences ^ui sont des espèces de demandes que l'on fait à l'auteur de là nature, de même qu'on ôte les équivoques et les

circonstances inutiles des questions arbitraires par l'attention de l'esprit et par les demandes adroites que l'on fait à ceux qui nous les proposent. Expliquons ces choses par ordre et d'une manière plus sérieuse et plus instructive.

Ily a un très-grand nombre de questions qui semblent très-dirilciles parce qu'on ne les entend pas, et qui devraient plutôt passer pour des axiomes qui auraient pourtant besoin de quelque explication que pour de véritables questions : car il me semble qu'on ne dort pas mettre au nombre des questions certaines propositions qui sont incontestables, lorsqu'on en conçoit distinctement les termes.

On demande, par exemple, comme une question diflicile à résoudre, si l'âme est immortelle, parce que ceux qui font cette question ou qui prétendent la résoudre n'en conçoivent pas distinctement les termes. Comme les mots d'am^ et d'tmmor^<?/ signifient différentes choses et qu'ils ne savent comment ils l'entendent, ils ne peuvent résoudre si l'âme est immortelle : car ils ne savent précisément ni ce qu'ils demandent ni ce qu'ils cherchent.

Par ce mot âme on peut entendre une substance qui peqse, qui veut, qui sent, etc. On peut prendre Tâme pour le mouvement ou la circulation du sang, et pour la configuration des parties du corps; enfin on peut prendre Tàme pour le sang môme et les esprits animaux. De même par ce mot immortel on entend ce qui ne peut périr par les forces ordinaires de la nature, ou bien ce qui ne peut changer, ou enfin ce qui ne peut se-corrompre ni se dissiper comme une vapeur ou de la fumée. Ainsi , supposé que l'on prenne les mots à*àm€ et d'immortel en quelqu'une de ces significations, la moindre attention d'esprit fera juger si elle est immortelle ou si elle ne Test pa^.

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Car, premièrement, il est clair que Vâme, prise dans le premier sens, c'est-à-dire pour une substance qui pense, est immortelle, si l'on prend aussi immortel dans le premier sens et pour ce qui ne peut périr par les forces ordinaires de la nature ; car il n'est pas même concevable qu'aucune substance puisse devenir rien; Il faut recourir à une puissance de Dieu tout extraor* dinaire pour concevoir que cela soit possible.

Secondement, Tâme est immortelle, si l'on prend immortel dans le second sens, et pour ce qui ne peut se corrompre ni se résoudre en vapeur ou en fumée : car il est évident que ce qui ne peut se diviser en une infinité de parties peut se corrompre ou se résoudre en vapeur.

Troisièmement, l'âme n'est point immortelle, en prenant immortel dans le troisième sens, et pour ce qui ne peut changer : car nous avons assez de preuves con-f vaincantes des changements de notre âme ; que tantôt elle sent de la douleur et tantôt du plaisir; qu'elle veut quelquefois certaines choses et qu'elle cesse de les vouloir; qu'étant unie au corps elle en peut être sét parée, etc.

Si Ton prend le mot d'âme dans quelque autre sighlr fication, il sera de môme très-facile de voir si elle es}; immortelle en prenant le mot d'immortel en un sens fixe et arrêté. De sorte que ce qui rend ces ques-f tions difficiles, c'est qu'on ne les conçoit pas distincte* ment, et que les termes qui les expriment sont équit voques : si bien qu'elles ont plutôt besoin d'explication que de preuve.

Il est vrai qu'il y a quelques personnes assez stut pides et quelques autres assez imaginât! ves pour prendre sans cesse Tâme pour une certaine configuration des parties du cerveau et pour le.mouvemeni des esprits ; et il est certainement impossible dé prouf

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ver à ces sortes de gens que l'âme est immortelle et qu'elle ne peut périr : car ilest au contraire évident que l'âme, prise au sens qu'ils l'entendent, est mortelle.

Ainsi, ce n'est point une question qu'il soit difficile de résoudre; mais c'est une proposition qu'il est difficile de faire entendre à des gens qui n'ont point les mêmes idées que nous, et qui font tous leurs efforts pour ne les point avoir pour s'aveugler.

Lors donc qu'on demande si l'âme est immortelle ou quelque autre question que ce soit, il faut d'abord ôter l'équivoque des termes et savoir en quel sens on les prend, afin de concevoir distinctement l'état de la question; et si ceux qui la proposent ne savent comment ils l'entendent, il faut les interroger pour les éclairer et pour les déterminer : si en les interrogeant on reconnaît que leurs idées ne s'accommodent point avec les nôtres, il est inutile de leur répondre. Car, que répondre à un homme qui s'imagine qu'un désir par exemple n'est autre chose que le mouvement de quelques esprits; qu'une pensée n'est qu'une trace ou qu'une image que les objets ou les esprits ont formée dans le cerveau, et que tous les raisonnements des hommes ne consistent que dans la différente situation de quelques petits corps qui s'arrangent diversement dans la tête ? lui répondre que l'âme, prise dans le sens qu'il l'entend, est immortelle, c'est le tromper ou se rendre ridicule dans son esprit ; mais lui répondre qu'elle est mortelle, c'est en un sens le confirmer dans une erreur de très-grande conséquence. Une faut donc point lui répondre, mais seulement tâcher de le faire rentrer en lui-même, afin qu'il reçoive les mêmes idées que nous, de celui qui est seul capable de l'éclairer.

C'est encore une question qui parait assez difficile à résoudre, savoir si les bêtes ont une âme; cependant, lorsqu'on ôte l'équivoque, elle ne paraît plus difficile.

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el la plupart de ceux qui pensent qu'elles en ont, sont^ sans le savoir, du sentiment de ceux qui pensent qu'elles n'en ont pas.

L'on peut prendre l'âme pour quelque chose de corporel répandu par tout le corps qui lui donne le mou? vement et la vie, ou bien pour quelque chose de spirituel. Ceux qui disent que les animaux n'ont point d'âme Tentendent dans le second sens; car jamais homme ne nia qu'il y eût dans les animaux quelque chose de corporel qui fût le principe de leur vie ou de leur mouvement, puisqu'on ne peut même le nier des montres. Ceux, au contraire, qui assurent que les animaux ont des âmes, l'entendent dans le premier sens ; car il y en a peu qui croient que les animaux aient une âme spirituelle et indivisible. De sorte que les péripatéticiens et les cartésiens croient que les bêtes ont une âme, c'est-à-dire un principe corporel de leur mouvement; et les uns et les autres croient qu'elles n'en ont point, c'est-à-dire qu'il n'y a rien en elles de spirituel et d'indivisible. "^

Ainsi, la différence qu'il y a entre les péripatéticiens et ceux que Ton appelle cartésiens n'est pas en ce que les premiers croient que les bêtes ont des âmes et que les autres ne le croient pas ; mais seulement en ce que les premiers croient que les animaux sont capables de sentir de la douleur, du plaisir, de voir les couleurs, d'entendre les sons, et d'avoir généralement toutes les sensations et toutes les passions que nous avons, et que les cartésiens croient le contraire. Les cartésiens distinguent les mots de sentiment pour en ôter l'équivoque. Car, par exerqple, il§ fiiseutque lorsqu'on.est trop proche du feu, les parties du bois viennent heurter contre la main; qu'elles en ébranlent les fibres, que cet ébranlement se communique jqsqu'au cerveau, qu'il détermine les esprits animaux qui y ^ont conr

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