LIVRE SIXIEME
pourrait rompre aucun corps. Supposons, comme auparavant, qu'un morceau de fer est composé d'une inûnitiâ de petits liens qui s'entrelacent les uns dans les autres, dont A, a, et B, b, en soient deux. Je dis
qu'on ne pourrait les décrocher, et par conséquent qu'on ne pourrait rompre ce fer; car pour le rompre il faudrait plier les liens qui le composent, lesquels cependant sont supposés inflexibles par leur essence et par leur nature.
Que si on ne les suppose point inflexibles , mais seulement indivisibles par leur nature, la supposition ne servira de rien pour résoudre la question ; car alors la difficulté sera de savoir d'oîi vient que ces petits liens n'obéissent pas à l'effort que l'on fait pour ployer une barre de fer.' Cependant, si l'on ne les suppose point inflexibles, on ne doit pas les supposer indivisibles; car si les parties de ces liens pouvaient changer de situation les unes â. l'égard des autres, il est visible qu'elles se pourraient séparer, puisqu'il n'y a point de raison pourquoi si une partie peut un peu s'éloigner de l'autre elle ne le pourra pas tout à fait. Soit donc que Ton suppose ces petits liens inflexibles, soit qu'on les suppose indivisibles, on ne peut par ce. moyen résoudre la question; car si on ne les suppose qu'indivisibles,^ on doit rompre sans peine un morceau de fer ; et si on les suppose inflexibles, il sera impossible de le rompre, puisque les petits liens qui composent le fer étant embarrassés les uns dans les autres, il sera impossible de les décrocher. Tâchons donc de résoudre la difficulté par des principes clairs
et incontestables et de trouver la raison pourquoi ce petit lien a ces deux parties, A, B, si fort attachées l'une à l'autre.
Je vois bien qu'il est nécessaire que je divise le sujet de tna. méditation par parties, afin que je l'examine plus exactement et avec moins de contention d'esprit, puisque je n'ai pu d'abord, d'une simple vue et avec toute l'attention dont je suis capable, découvrir ce que je cherchais, ^t c'est ce que je pouvais faire dès le commencement, car quand les sujets que l'on considère sont un peu cachés, c'est toujours le meilleur de ne les examiner que par parties, et de ne se point fatiguer inutilement sur de fausses espérances de rencontrer heureusement.
Ce que je cherche est la cause de l'étroite union qui se trouve entre les petites parties qui composent le petit lien A, B. Or, il n'y a que trois choses que je conçoive distinctement pouvoir être la cause que je cherche, savoir : les parties mêmes de ce pejtit lien, ou bien la volonté de l'auteur de la nature, ou enfin les corps invisibles qui environnent ces petits liens. Je pourrais encore apporter pour cause de ces choses la forme des corps, les qualités de dureté, ou quelque qualité occulte, la sympathie qui serait entre les parties de même genre, etc. Mais parce que je n*ai point d'idée distincte de ces belles choses, je ne dois ni ne puis y appuyer mes raisonnements ; de sorte que, si je ne trouve pas la cause que je cherche dans les choses dont j'ai des '- idées distinctes, je ne me peinerai pas inutilement à la ! contemplation de ces idées vagues et générales de ' logique, et je cesserai de vouloir parler de ce que je n'entends point. Mais examinons la première de ces choses qui peuvent être cause que les parties de ce petit lien sont si fort attachées, savoir les petites parties dont il est composé.