LIVRE SIXIEME
la volonté de Dieu qui la fait rouler; que faut-il présentement que Dieu fasse pour l'arrêter? faut-il qu'il veuille par une volonté positive qu'elle soit en repos, ou bien s'il suffit qu'il cesse de vouloir qu'elle soit agitée ^? Il est évident que si Dieu cesse seulement de vouloir que cette boule soit agitée, la cessation de cette volonté de Dieu fera la cessation du mouvement de la boule, et par conséquent le repos. Car la volonté de Dieu, qui était la force qui remuait la boule, n'étant phis, cette force ne sera plus, la boule ne sera donc plus mue. Ainsi la cessation de la force du mouvement fait le repos. Le repos n'a donc point de force qui le cause. Ce n'est donc qu'une pure privation qui ne suppose point en Dieu de volonté positive. Ainsi ce serait admettre en»Dieu une volonté positive sans raison et sans nécessité^ que de donner aux corps quelque force pour demeurer dans le repos.
Mais renversons s'il est possible cet argument. Supposons présentement une boule en repos, au lieu que nous la supposions en mouvement; que faut- il que Dieu fasse pour l'agiter? Sufût-il qu'il cesse de vouloir qu'elle soit en repos? Si cela est, je n'ai encore rien avancé; car le mouvement sera aussitôt la privation du repos, que le repos la privation du mouvement. Je suppose donc que Dieu cesse de vouloir qu'elle soit en repos. Mais, cela supposé, je ne vois pas que la boulese remue; et, s'il y en a qui conçoivent qu'elle se remue, je les prie qu'ils me disent de quel côté et selon quel degré de mouvement elle est mue. Certainement, il est impossible qu'elle, soit mue et qu'elle n'ait point quelque détermination et quelque degré de mouvement ; et de cela seul qu'on conçoit que Dieu cesse de vouloir qu'elle soit en repos, il est impossible de concevoir
< J'imagine ici qu'il n'y ait que Dieu, moi, et une boule.
qu'elle aille avec quelque degré de mouvement, parce qu'il n'en est pas de môme du mouvement comme du repos. Les mouvements sont d'une infinité de façons, ils sont capables du plus et du moins; mais le repos n'étant rien, ils ne peuvent différer les uns des autres. Une même boule, qui va deux fois plus vite en un temps qu'en un autre, a deux fois plus de force ou de mouvement en un temps qu'en un autre; mais on ne ^ peut pas dire qu'une môme boule ait deux fois plus de repos en un temps qu'en un autre.
Il faut donc en Dieu une volonté positive pour mettre une boule en mouvement, ou pour faire qu'une boule ait une telle force pour se mouvoir, et il suffit qu'il cesse de vouloir qu'elle soit mue afin qu'elle ne remue plus, c'est-à-dire, afin qu'elle soit en repos. De même qu'atin que Dieu crée un monde, il ne suffit pas qu'il cesse de vouloir qu'il ne soit pas, mais il est nécessaire qu'il veuille positivement la manière dont il doit être. Mais pour l'anéantir, il ne faut pas que Dieu veuille qu'il ne soit pas, parce que Dieu ne peut pas vouloir le néant par une volonté positive, il suffit seulement que Dieu cesse de vouloir qu'il soit.
Je ne considère pas ici le mouvement et le repos selon leur être relatif; car il est visible que des corps en repos ont des rapports aussi réels à ceux qui les environnent que ceux qui sont en mouvement. Je conçois seulement que les corps qui sont en mouvement ont une force mouvante, et que ceux qui sont en repos n'ont point de force pour leur repos ; parce que, le rapport des corps mus à ceux qui les environnent changeant toujours, il faut une force continuelle pour produire ces changements continuels, car en effet ce sont ces changements qui font tout ce qui arrive de nouveau dans la nature. Mais il ne faut point de force pour ne rien faire. Lorsque le rapport d'un corps à ceux qui