‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 22 sur 229 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

biens sont si petits et si minces qu'ils ne peuvent nous rendre heureux, nous ne devons pas nous laisser exciter par la nouveauté qui s'y rencontre.

Tout le monde peut savoir par la foi, par la raison et par l'expérience, que tous les biens créés ne peuvent pas remplir la capacité infinie de la volonté. La foi nous apprend que toutes les choses du monde ne sont que vanité, et que notre bonheur ne consiste pas dans les honneurs ni dans les richesses. La raison nous assure que, puisqu'il n'est pas en notre pouvoir de borner nos désirs et que nous sommes portés par une inclination naturelle à aimer tous les biens, nous ne pouvons devenir heureux qu'en possédant celui qui les renferme tous. Notre propre expérience nous fait sentir que nous ne sommes pas heureux dans la possession des biens dont nous jouissons, puisque nous en souhaitons encore d'autres* Enfin nous voyons tous les jours que les grands biens dont les princes et les rois môme les plus puissants jouissent sur la terre, ne sont pas encore capables de contenter leurs désirs; qu'ils ont même plus d'inquiétudes et de déplaisirs que les autres; et qu'étant, pour ainsi dire, au haut de la roue de la fortune, ils doivent être infiniment plus agités et plus secoués par son mouvement que ceux qui sont au-dessous et plus proche du centre. Car enfin ils ne tombent jamais que du haut; ils ne reçoivent jamais que de grandes blessures; et toute cette grandeur qui les accompagne et qu'ils attachent à leur être propre ne fait que les grossir et les étendre, afin qu'ils soient capables d'un plus grand nombre de blessures et 'plus exposés aux coups de la fortune.

La foi donc, la raison et l'expérience, nous convaincant que les biens et les plaisirs de la terre, desquels nous, n'avons point encore goûté, ne nous rendraient

pas heureux quand nous les posséderions, nous devons bien prendre garde, selon cette troisième règle, à ne pas nous laisser sottement flatter d'une folle espérance de bonheur, laquelle s'augmentant peu à peu à proportion de notre passion et de nos désirs, se changerait à la (in en une fausse assurance. Car lorsqu'on est extrêmement passionné pour quelque bien, on se l'imagine toujours très-grand et Ton se persuade même insensiblement que Ton sera heureux quand on le possédera.

Il faut donc résister à ces vains désirs, puisque ce serait inutilement que Ton tâcherait de les contenter; mais principalement encore parce que, quand on se laisse aller à ses passions et que Ton emploie son temps pour les satisfaire, on perd Dieu et toutes choses avec lui. On ne fait que courir d'un faux bien après un autre faux bien ; on vit toujours dans de fausses espérances ; on se dissipe, on s'agite en mille manières différentes; on trouve partout des oppositions à cause que les biens que Ton recherche sont désirés de plusieurs et ne peuvent être possédés de plusieurs, et enfin on meurt et on ne possède plus rien. Car, comme nous apprend saint Paul *, ceux qui veulent devenir riches tombent dam la tentation et dans le piège du diable^ et en divers désirs inutiles et pernicieux qui précipitent les hommes dans l'abîme de la perdition et de la damnation; car la cupidité est la racine de tous les maux.

Que si nous ne devons pas nous porter à la recherche des biens de la terre qui nous sont nouveaux, parce que nous sommes assurés que nous n'y trouverons pas le bonheur que nous cherchons, nous ne devons pas aussi avoir le moindre désir de savoir les opinions nouvelles sur un très-grand nombre de questions difficiles, parce

1 Tim,, cap. (u

Page 1