‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 220 sur 229 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

plans de verre au de marbre ayant été usés les uns sur les autres, se joignent, en sorte qu'on sent de la résistance à les séparer en un sens, parce que ces deux parties de marbre sont pressées et comprimées par l'air de dehors qui les environne, et ne sont point si fort poussées par le dedans. Je pourrais apporter une infinité d'autres expériences pour prouver que Tair grossier qui appuie sur les corps qu'il environoe unit fortement leurs parties ; mais ce que j'ai dit suffit pour expliquer netteinent ma pensée sur la question présente.

Je dis donc que ce qui fait que les parties des corps durs, et de ces petits liens dont j*ai parlé auparavant, sont si fort unies les unes avec les autres, c'est qu'il y a d'autres petits corps au dehors infiniment plus agités que Tair grossier que nous respirons, qui les poussent et qui les compriment, et que ce qui fait que nous avons de la peine à les séparer n'est pas leur repos, mais l'agitation de ces petits corps qui les environnent et qui les compriment. De sorte que ce qui résiste au mouvement n'est pas le repos, qui n'en est que la privation et qui n'a de soi aucune force, mais quelque mouvement contraire qu'il faut vaincre.

Cette simple exposition de mon sentiment paraît peut-être raisonnable ; néanmoins je prévois bien que plusieurs personnes auront beaucoup de peine à y entrer. Les corps durs font une si grande impression sur nos sens lorsqu'ils nous frappent, ou que nous faisons effort pour les rompre, que nous sommes portés à croire ^que leurs parties sont unies bien plus étroitement qu'elles ne le sont en effet. Et au contraire les petits corps que j'ai dits les environner, auxquels j'ai donné la force de pouvoir causer cette union, ne faisant aucune impression sur nos sens, semblent être trop faibles pour produire un effet si sensible.

Mais, pour détruire ce préjugé qui n'est fondé que sur les impressions de nos sens et sur la difficulté que nous avons d'imaginer des corps plus petits et plus agités que ceux que nous voyons tous les jours, il faut considérer que la dureté des corps ne se doit pas mesurer par rapport à nos mains ou aux efforts que nous sommes capables de faire, qui sont différents en divers temps. Car enfin, si la plus grande force des hommes n'était presque rien en comparaison de celle de la matière subtile, nous aurions grand tort de croire que les diamants et les pierres les plus dures ne peuvent avoir pour cause de leur dureté la compression des petits corps très-agités qui les environnent. Or, on reconnaîtra visiblement que la force des hommes est très-peu de chose, si Ton considère que la puissance qu'ils ont de mouvoir leur corps en tant de manières, ne vient que d'une très-petite fermentation de leur sang, laquelle en agite quelque peu les petites parties et produit ainsi les esprits animaux. Car c'est l'agitation de ces esprits qui lait la force de notre corps et qui nous donne le pouvoir de faire ces efforts que nous regardons sans raison comme quelque chose de fort grand et de fort puissant.

Mais il faut bien remarquer que cette fermentation de notre sang n'est qu'une fort petite communication du mouvement de cette matière subtile dont nous venons de parler; car toutes les fermentations des corps visibles ne sont que des communications du mouvement des corps invisibles, puisque tout corps reçoit son agitation de quelque autre. Il ne faut donc pas s'étonner si notre force n'est pas si grande que celle de cette même matière subtile dont nous la recevons. Mais si notre sang se fermentait aussi fort dans notre cœur, que la poudre à canon se fermente et s'agite lorsqu'on y met le feu, c'est-à-dire, si notre sang

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recevait une communication du mouvement de la matière subtile aussi grande que celle que la poudre à canon reçoit, nous pourrions faire des choses extraordinaires avec assez de facilité, comme rompre du fer, renverser une maison, etc., pourvu que Ton suppose qu'il y eût une proportion convenable entre nos membres et du sang agité de cette sorte. Nous devons donc nous défaire de notre préjugé et ne nous point imaginer, selon l'impression de nos sens, que les parties des corps durs soient si fort unies les unes avec les autres^ à cause que nous avons bien de la peine à les rompre.

Que, si nous considérons d'ailleurs les effets du feu dans les mines, dans la pesanteur des corps, et dans plusieursautreseffetsdelanature,quin'ontpointd'autre cause que l'agitation de ces corps invisibles, comme M. Descartes l'a prouvé en plusieurs endroits, nous reconnaîtrons manifestement qu'il n'est point audessus de leur force d'unir et de comprimer ensemble les parties des corps durs aussi fortement qu'elles le font. Car enfin, je ne crains point de dire qu'un boulet' de canon, dont le mouvement paraît si extraordinaire, ne reçoit pas môme la millième partie du mouvement de la matière subtile qui l'environne.

On ne doutera pas de ce que j'avance si l'on considère premièrement, que la poudre à canon ne s'enflamme pas toute, ni dans le même instant ; secondement, que quand elle prendrait feu toute et dans le môme instant, elle nage fort peu de temps dans la matière subtile : or les corps qui nagent très-peu de temps dans les autres n'en peuvent pas recevoir beaucoup de mouvement, comme on le peut voir dans les bateaux qu'on abandonne au cours de l'eau, lesquels ne reçoivent que peu à peu leur mouvement. En troisième lieu, et principalement parce que chaque partie

de la poudre ne peut recevoir que le mouvement auquel la matière subtile s'accorde ; car l'eau ne communique au bateau que le mouvement direct qui est commun à toutes les parties, et ce mouvement-là est d'ordinaire très-petit par rapport aux antres.

Je pourrais encore prouver la grandeur du mouvement de la matière subtile à ceut qui reçoivent les principes de M. Descartes, par le mouvement de la terre et la pesanteur des corps, et je tirerais môme de là des preuves assez certaines et assez exactes, mais cela n'est pas nécessaire à mon sujet. Il suffit, afin que, sans avoir vu les ouvrages de M. Descartes, on ait une preuve suffisante de l'agitation de la matière subtile que je donne pour cause de la dureté des corps, il suffit, dis-je, de lire avec quelque application ce

que j'en ai déjà dit.

Étantdoncprésentementdélivrésdespréjugés qui nous

portaient à croire que nos efforts sont bien puissants, et que celui de la matière subtile qui environne les corps durs et qui les comprime est fort faible, étant d'ailleurs persuadés de l'agitation violente de celte matière par les choses que j'ai dites de la poudre à canon ; il ne sera pas difficile de voir qu'il est absolument nécessaire que cette matière, agissant infiniment plus sur la surface des corps durs qu'elle environne et qu'elle comprime, qu'au dedans des mêmes corps» die doit être cause de leur dureté ou de cette résistance que nous sentons lorsque nous nous efforçons de les rompre.

Or, comme il y a toujours beaucoup de parties de cette matière invisible qui passe par les pores des corps durs, elles ne les rendent pas seulement durs comme nous venons d'expliquer, mais de plus elles sont cause qu'il y en à quelques-uns qui font ressort et se redressent, d'autres qui demeurent ployés, d'autres qui sont

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