IV
Je ne parle point ici delà contiguïté^ car il est visible que les choses coniiguës se touchent si peu, qu'il y a toujours beaucoup de matière subtile qui passe entre elles, et qui, faisant effort pour continuer son mouvement en ligne droite, les empoche de s'unir.
Pour Vunion qui se trouve entre deux marbres qui ont été polis l'un sur l'autre, je l'ai expliquée ; et il est facile de voir que, quoique la matière subtile passe toujours entre ces deux parties si unies qu'elles soient, l'air n'y peut passer, et qu'ainsi c'est son poids qui comprime et qui presse ces deux parties de marbre l'une sur l'autre, et qui fait qu'on a quelque peine à les désunir, si l'on ne les fait glisser de travers.
Il est visible de tout ceci que la continuité» la contiguïté et l'union des deux marbres ne sériaient que la même chose dans le vide, car nous n'en avons point aussi d'idées différentes, de sorte que c'est dire ce qu'on n'entend point que de les faire différer absolument, et non par rapport aux corps qui les environnent.
Voici présentement quelques réflexions sur le sentiment de M. Descartes et sur l'origine de .son erreur. J'appelle son sentiment une erreur, parce que je ne trouve aucun moyen de défendre ce qu'il dit des règles du mouvement, et de la cause de la dureté des corps vers la fin de la seconde partie de ses Principes en plusieurs endroits, et qu'il me semble avoir assez prouvé la vérité du sentiment qui lui est contraire.
Ce grand homme concevant très-distinctement que la matière ne peut pas se mouvoir par elle-même, et que la force mouvante naturelle de tous les corps n'est autre chose que la volonté générale de l'auteur de la nature, et qu'ainsi la communication des mouvements des corps à leur rencontre mutuelle ne peut venir que de cette même volonté, il s'est laissé aller à
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cette pensée, qu'on ne pouvait donner les règles de la différente communication des mouvements que par la proportion qui se trouve entre les différentes grandeurs des corps qui se choquent, puisqu'il n'est pas possible de pénétrer les desseins et la volonté de Dieu ; et parce qu'il a jugé que chaque chose avait d ela force pour demeurer dans l'état oii elle était, soit qu'elle fût en mouvement, soit qu'elle fût en repos, h cause que Dieu, dont la volonté fait cette force, agit toujours de la même manière, il a conclu que le repos avait autant de force que le mouvement ; ainsi, il a mesuré les effets de la force du repos par la grandeur du corps en repos, comme ceux de la force du mouvement, ce qui lui a fait donner les règles de la communication du mouvement qui sont dans ses Principes^ et la cause de la dureté des corps que j'ai tâché de réfuter.
Il est assez difAcile de ne se point rendre à Topinion de M. Descartes, quand on l'envisage du même côté que lui ; car, encore une fois, puisque la communication des mouvements ne vient que de la volonté de l'auteur de la nature, et que nous voyons que tous les corps demeurent dans l'état où ils ont été une fois mis, soit en mouvement, soit en repos, il semble que nous devions chercher les règles de la différente communication des mouvements à la rencontre des corps, non dans la volonté de Dieu qui nous est inconnue, mais dans la proportion qui se trouve entre les grandeurs de ces corps.
Je ne m'étonne donc pas de ce que M. Descartes a eu cette pensée, mais je m'étonne seulement de ce qu'il ne Ta pas corrigée, lorsqu'ayant poussé plus avant ses connaissances, il a reconu l'existence et quelques effets de la matière subtile qui environne les corps.
Je suis surpris de ce que, dans l'article i32f de la
quatrième partie, il attribue la force qujont certains corps pour se redresser à cette matière subtile, et que dans les articles 55 et 43 de la deuxième partie et ailleurs, il ne lui attribue pas leur dureté, ou la résistance qu'ils font lorsqu'on tâche de les ployer et de les rompre, mais seulement au repos de leurs parties. 11 me paraît évident que la cause qui redresse et qui rend roides certains corps, est la môme que celle qui leur donne la force de résister lorsqu'on les veut rompre, car enfin la force qu'on emploie pour rompre de l'acier ne diffère qu'insensiblement de celle par laquelle on le ploie.
Je ne veux point apporter ici beaucoup de raisons que l'on peut dire^pour prouver ces choses, ni répondre à quelques difficultés qu'on pourrait.former sur ce qu'il y a des corps durs qui ne font point sensiblement ressort, et que l'on a cependant quelques difficultés à ployer ; car il suffit, pour faire évanouir ces difficultés, de considérer que la matière subtile ne peut pas facilement se faire des chemins nouveaux dans les corps qui se rompent lorsqu'on les ploie, comme dans le verre et dans l'acier trempé, et qu'elle le peut plus facilement dans les corps qui sont composés de parties branchues et qui ne sont point cassants, comme dans l'or et dans le plomb, et qu'enfin il n'y a aucun corps dur qui ne fasse quelque peu de ressort.
Il est assez difficile de se persuader que M. Descartes ait cru positivement que la cause de la dureté fût différente de celle qui fait le ressort ; et ce qui paraît plus vraisemblable, c'est qu'il n'a pas fait assez de réflexion sur celte matière. Quand on a m'édite longtemps sur quelque sujet et que l'on s'est satisfait sur les choses que l'on voulait savoir, souvent on n'y pense plus. On croit que les pensées que Ton en a eues sont des vérité's incontestables qu'il est inutile d'examiner da-