LIVRE SIXIÈME. 47 B
vantage. INÎais il y a dans Thomme tant de choses qui le dégoûtent de Tapplication, qui le portent à des consentements trop précipités et qui le rendent sujet à Terreur, qu'encore que Tesprit demeure apparemment satisfait, il n'est pas toujours bien informé de la vérité. M. Descartes était homme comme nous ; on ne vit jamais plus de solidité, plus de justesse, plus d'étendue et plus de pénétration d'esprit que celle qui paraît dans ses ouvrages, je l'avoue, mais il n'était pas infaillible. Ainsi, il y a apparence qu'il est demeuré si fort persuadé de son sentiment, qu'il n'a pas fait réflexion qu'il assurait quelque chose dans la suite de ses Principes qui y était contraire. 11 l'avait appuyé sur des raisons très-spécieuses et très-vraisemblables, mais telles cependant qu'il n'était point Comme forcé par elles de s'y rendre. 11 pouvait encore suspendre son jugement, et par conséquent il le devait. H ne suffirait pas d'examiner dans un corps dur ce qui peut y être qui le rende tel, il devait aussi penser aux corps invisibles qui peuvent le rendre dur, comme il y a pensé à ia fin de ses Principes de philosophie, lorsqu'il leur attribue la cause du ressort ; il devait faire une division exacte et qui comprit tout ce qui pouvait contribuer à la dureté des corps. 11 ne suffisait pas encore d'en chercher la cause dans la volonté de Dieu ; il fallut aussi penser à la matière subtile qui les environne. Car quoique l'existence de cette matière extrêmement agitée ne fût pas encore prouvée dans 1 endroit de ses Principes où il parle de la dureté, elle n'était pas aussi rejetée : il devait donc suspendre son jugement et se bien ressouvenir que ce qu'il écrivait de la cause de la dureté des règles du mouvement, devait être revu tout de nouveau, ce que je crois qu'il n'a pas fait avec assez de soin. Ou bien il li'a pas assez considéré la véritable raison d'une chose qu'il est très-A\cile de reconnaître, et qui cependant
est de la dernière conséquence dans la physique ; je Texplique.
M. Descaries savait bien que pour soutenir son sys* tëme de la vérité duquel il ne pouvait peut-être pas douter, il était absolument nécessaire que les grands corps communiquassent toujours de leur mouvement aux petits qu'ils rencontreraient et que les petits rejaillissent à la rencontré des plus grands, sans une perte pareille du leur. Car sans cela le premier élément n'aurait pas tout le mouvement qu'il est nécessaire qu'il ait par-dessus le second, ni le second par-dessus le troisième ; et tout son système serait absolument faux, comme le savent assez ceux qui l'ont un peu médité. Mais en supposant que le repos ait force pour résister au mouvement et qu'un grand corps en repos ne puisse être remué par un autre plus petit que lui, quoiqu'il le heurte avec une agitation furieuse ; il est visible que les grands corps doivent avoir beoucoup moins de mouvement qu'un pareil volume de plus petits, puisqu'ils peuvent toujours, selon cette supposition, communiquer celui qu'ils ont, et qu'ils n'en peuvent pas toujours recevoir des plus petits. Ainsi, cette supposition n'étant point contraire à tout ce que M, Descartes avait dit dans ses principes depuis le commencement jusqu'à l'établissement de ses règles du mouvement, et s'accommodant fort bien avec la suite de ces mêmes principes, il croyait que les règles du mouvement qu'il pensait avoir démontrées dans leur cause étaient encore suffisamment confirmées par leurs effets.
Je tombe d'accord avec M. Descartes du fond de la chose que les grands corps communiquent beaucoup plus facilement leur mouvement que les petib:, et qu'ainsi son premier élément est plus agité que le second, et le second que le troisième. Mais la cause en est claire sans avoir égard à sa supposition. Les
petits corps el les corps fluides, Teau, Tair, et ne peuvent comjiuniquer à de grands corps que leur mouvement uniforme et commun à toutes leurs parties; Teau d*une rivière ne peut communiquera un bateau que le mouvement de la descente qui est commun à toutes les petites parties dont Teau est composée, et chacune de ces petites parties, outre ce mouvement commun, en a encore une infinité d'autres particuliers. Ainsi, il est visible par cette raison qu'un bateau, par exemple, ne peut jamais avoir autant de mouvement qu'un égal volume d'eau, puisque le bateau ne peut recevoir de l'eau que le mouvement direct et commun à toutes les parties qui la composent. Si vingt parties d'un corps fluide poussent quelque corps d'un côté, il y en a autant qui le poussent de l'autre; il demeure donc immobile, et toutes les petites parties du corps fluide dans lequel il nage rejaillissent sans rien perdre de leur mouvement. Ainsi, les corps grossiers et dont les parties sont unies les unes avec les autres ne peuvent recevoir que le mouvement circulaire et uniforme du tourbillon de la matière subtile qui les environne.
Il me semble que cette raison suffit pour faire comprendre que les coi ps grossiers nesont pointsiagitésque les petits, et qu'il n'est point nécessaire pour expliquer ces choses de supposer que le repos ait quelque force pour résister au mouvement. La certitude des principes de la philosophie de M. Descartes ne peut donc servir de preuve pour défendre ses règles du mouvement ; et il y a lieu de croire que si M. Descartes luimême avait examiné de nouveau ses Principes sans préoccupation et en pesant des raisons semblables à celles que j'ai dites, il n'aurait pas cru que les effets de la nature eussent confirmé ses règles et ne serait pas tombé dans ia contradiction, en attribuant la dureté
des corps durs seulement au repos* de leurs parties, el leur ressort à Teffort de la matière subtile.