LIVRE SIXIEME
parmi les barbares ou les étrangers, un docteur pour nous instruire de la vérité, ou plutôt un moniteur assez fidèle pour nous disposer à en être instruits.
Néanmoins, comme on ne doit pas se mettre fort en peine de savoir les opinions des hommes, quand même on serait convaincu d'ailleurs qu'ils auraient découvert la vérité^ je serais bien fâché que l'estime que je parais avoir ici pour M. Descartes préoccupât personne en sa faveur , et que l'on se contentât de lire et de retenir ses opinions, sans se soucier d'être éclairé de la lumière de la vérité. Ce serait alors préférer Thomme à Dieu, le consulter à la place de Dieu,' et se contenter des réponses obscures d'un philosophe qui ne nous éclaire point, pour éviter la peine qu'il y a d'interroger par la méditation celui qui nous répond et qui nous éclaire tout ensemble.
C'est une chose indigne que de se rendre partisan de quelque secte que ce soit, et que d'en regarder les auteurs comme s'ils étaient infaillibles. Aussi M. Descartes, voulant plutôt rendre les hommes disciples de la vérité que sectateurs entêtés de ses sentiments, avertit expressément : Qu on n'ajoute point du tout foi à ce qu'il a écrit, et qu'on n'en reçoive que ce que la force et l'évidence de la raison pourra contraindre d'en croire ^. Il ne veutpas,commequelques philosophes, qu'on le croie sur sa parole; il se souvient toujours qu'il est homme, et que ne répandant la lumière que par réflexion, il doit tourner les esprits de ceux qui veulent être éclairés comme lui vers la raison souveraine, qui seule peut les rendre plus parfaits par le don de l'intelligence.
La principale utilité que l'on peut tirer de l'applica* tion et l'étude est de se rendre l'esprit plus juste, plus éclairéî plus pénétrant et plus propre à découvrir toutes
1 A la fin de ses Principes .
480 RECnERGUE DE LA VERITE.
les vérités que Ton souhaite de savoir. Mais ceux qui lisent les philosophes pour en retenir les opinions et pour les débiter aux autres, ne s'approchent point de Celui qui est la vie et la nourriture de Tâme ; leur esprit s'affaiblit et s'aveugle par le commerce qu'ils ont avec ceux qui ne peuvent ni les éclairer ni les fortifier; ils se remplissent d'une fausse érudition dont te poids les accable et dont l'éclat les éblouit; et, s'imaginant devenir fort savants lorsqu'ils se remplissent la tête des opinions des anciens philosophes, ils ne font pas réflexion qu'ils se rendent disciples de ceux que saint Paul dit être devenus fous en s' attribuant le nom de sages : DiCENTES se esse sapientes, stulti facti sunt,
La méthode que j'ai donnée peut, ce me semble, beaucoup servir à ceux qui veulent faire usage de leur raison , ou recevoir de Dieu les réponses qu'il donne à tous ceux qui savent bien l'interroger ; car je crois avoir dit les principales choses qui peuvent fortifier et conduire l'attention de l'esprit, laquelle est la prière naturelle que Ton fait au véritable maître de tous les hommes pour en recevoir quelque instruction.
Mais comme cette voie naturelle de rechercher la vérité est fort pénible, et qu'elle n'est ordinairement utile que pour résoudre des questions de peu d'usage, et dont la connaissance sert plus souvent à flatter notre orgueil qu'à perfectionner notre esprit, je crois, pour finir utilement cet ouvrage, devoir dire que la méthode la plus courte et la plus assurée pour découvrir la vérité, et pour s'unir à Dieu de la manière la plus pure et la plus parfaite qui se puisse, c'est de vivre en véri* table chrétien; c'est de suivre exactement les préceptes de la vérité éternelle, qui ne s'est unie avec nous que pour nous réunir avec elle; c'est d'écouter plutôt notre foi que notre raison, et tendre à Dieu, non tant par nos forces naturelles, qui depuis le péché sont toutes lan-