‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 28 sur 229 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

que Ton ne peut raisonnablement mépriser; elle est remplie d'une infinité de cLoses qu'il est absolument nécessaire de connaître pour avoir quelque Justesse et quelque pénétration d'esprit; et Ton peut dire que si un homme grossier et stupide est infiniment au-dessus de la matière, parce qu'il sait qu'il est, et que la matière ne le sait pas ; ceux qui connaissent l'homme sont beaucoup au-dessus des personnes grossières et stupides, parce qu'ils savent ce qu'ils sont, et que les autres ne le savent point.

Mais la science de l'homme n'est pas seulement esti* mable parce qu'elle nous élève au-dessus des autres ; elle l'est beaucoup plus parce qu'elle nous abaisse, et qu'elle nous humilie devant Dieu. Cette science nous fait parfaitement connaître la dépendance que nous avons de lui en toutes choses, et même (Jans nos actions 4es plus ordinaires; elle nous découvre manifestement la corruption de notre nature; elle nous dispose à recourir à celui qui seul nous peut guérir^ à nous attacher à lui, à nous défier et nous détacher de nous-mêmes; et elle nous donne ainsi plusieurs dispositions d'esprit très- propres pour nous soumettre à la grâce de l'Évangile.

On ne peut guère se passer d'avoir au moins une teinture grossière et une connaissance générale des mathématiques et de la nature . On doit avoir appris ces sciences dès sa jeunesse ; elles détachent l'esprit des choses sensibles, et elles l'empêchent de devenir mou et efféminé ; elles sont assez d'usage dans la vie ; elles nous portent même à Dieu, la connaissance de la nature le faisant par elle-même, et celle des mathématiques par le dégoût qu'elles nous inspirent pour les fausses impressions de nos sens.

Les personnes de vertu ne doivent point mépriser ces sciences, ni les regarder comme incertaines ou comme

4 g 1^ECll£RCfiE DE LA VÉRITÉ.

inutiles, s'ils ne sont assurés de les avoir assez étudiées pour en juger solidement. Il y en a assez d'autres qu'ils peuvent hardiment mépriser. Qu'ils condamnent s^u feu les poëtes et les philosophes païens, les rabbins^ quelques historiens, et un grand nombre d'auteurs qui font la gloire et l'érudition de quelques savants, on ne s'en mettra guère en peine. Mais qu'ils ne eondamnent pas la connaissance de la nature comme contraire à la religion ; puisque la nature étant réglée par la volonté de DieUjlavérilable connaissance de lanalure nous fait connaître et admirer la puissance, la grandeur et la sagesse de Dieu. Car enfin il semble que Dieu ait formé l'univers afin que les esprits l'étudient, et que par cette étude ils soient portés à connaître et à révérer son auteur. De sorte que ceux qui condamnent l'étude de la nature semblent s'opposer à la volonté de Dieu ; si cen'estqu'ils prétendent que depuis le péché l'esprit de' l'homme ne soit pas capable de cette étude. Qu'ils ne disent pas aussi que la connaissance de l'homme ne fait que l'enfler et lui donner de la vanité, à cause que ceux qui passent dans le monde pour avoir Une parfaite connaissance de Thomme, quoique souvent ils le connaissent très-mal, sont d'ordinaire pleins d'un orgueil insupportable; car il est évident que l'on ne peut se bien connaître sans sentir ses faiblesses et ses misères.

III. Aussi, ce ne sont pas les personnes d'une véri* table et solide piété qui condamnent ordinairement ce qu'ils n'entendent pas, ce sont plutôt les superstitieux et les hypocrites* Les superstitieux, par une crainte servile et par une bassesse et une faiblesse d'esprit, s'effarouchent dès qu'ils voient quelque esprit vif et pénétrant. 11 n'y a par exemple qu'à leur donner des raisons naturelles du tonnerre et de ses effets, pour être un athée dans leur esprit. Mais les hypocrites par une malice de démon se transforment en anges de lumière*

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Us se servent des apparences de vérités saintes et ré* vérées de tout le monde, pour s'opposer par des intérêts particuliers à des vérités peu connues et peu estimée». Ils combattent la vérité par l'image de la vérité; et, se moquant quelquefois dans leur cœur de ce que tout le monde respecte, ils e'établissent dans l'esprit des hommes une réputation dl^autant plus solide et plus à craindre, que la chose dont ils ont abusé est plus sainte.

Ces personnes sont donc les plus forts, les plus puis* sants et les plus redoutables ennemis de la vérité. Il est vrai qu'ils sont assez rares, mais il en faut peu pour faire beaucoup de mal. L'apparence de la vérité et de la vertu fait souvent plus de mal que la vérité et la vertu ne font de bien : car il ne faut qu'un hypocrite adroit pour renverser ce que plusieurs personnes vraiment sages et vertueuses ont édifié avec beaucoup de peines et de travaux.

IV. M. Descartes, par exemple, a prouvé démonstrativement l'existence d'un Dieu, l'immortalité de nos âmes, plusieurs autres questions métaphysiques^ un très-grand nombre de questions de physique, et notre siècle lui a des obligations infinies pour les vérités qu'il nous a découvertes. Voici cependant qu'il s'élève un petit homme, ardent et véhément déclamateur, respecté des peuples à cause du zèle qu'il fait paraître pour leur religion ; il compose des livres pleins d'injures contre lui, et il l'accuse des plus grands crimes* Descartes est un catholique; il a étudié sous les PP. Jésuites, il a souvent parlé d'eux avec estime^ Gela suffit à cet esprit malin pour persuader à des peuples enne-' mis de notre religion, et faciles à exciter sur des choses aussi délicates que sont celles de la religion, que c'est un émissaire des Jésuites, et qui a de dangereux desseins, parce que les moindres apparences de vérité sur

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