LIVRE QUATRIEME
la foi que le péché a renversé l'ordre de la nature, et que la raison même nous apprend que nos inclinations sont déréglées, comme on le verra mieux dans la suite, nous sommes obligés de prendre un autre tour. Ne u pouvant nous fier à ce que nous sentons, nous sommes obligés d'expliquer les choses d'une manière plus relevée, mais qui semblera sans doute peu solide h ceux qui n'estiment que ce qui se fait sentir.
IL C'est une vérité incontestable que Dieu ne peut avoir d'autre fin principale de ses opérations que luimême, et qu'il peut avoir plusieurs fins moins principales, qui tendent toutes à la conservation des êtres qu'il a créés. Il ne peut avoir d'autre fin principale que lui-même, parce qu'il ne peut pas errer ou mettre sa dernière fin dans les êtres qui ne renferment pas toute sorte de biens. Mais il peut avoir pour fin moins prin* cipale la conservation des êtres créés, parce que» participant tous de sa bonté, ils sont nécessairement bons, et même très-bons, selon l'Écriture, valde bona. Ainsi Dieu les aime, et c'est même son amour qui les conserve, car tous les êtres ne subsistent que parce que Dieu les aime. Diligis omnia quœ sunt^ dit le Sage, et nihil odisti eorum quœ fecisti : neç enim odiens aliquid constituisti et fecistù Quomodo auiem posset aliquid per^ manerey nisi tu voluisses; aut quoda te vocatum non esset çonservaretur? En effet, il n'est pas possible de concevoir que des choses qui ne plaisent pas à un être infiniment parfait et tout'puissant subsistent, puisque toutes choses ne subsistent que par sa volonté. Dieu veut donc sa gloire comme sa tin principale et la conservation de ses créatures, mais pour sa gloire.
Les inclinations naturelles des esprits étant certaine- ^ ment des impressions continuelles de la volonté de celui qui les a créés et qui les conserve, il est, ce me semble, nécessaire que ces inclinations soient entière-
ment semblables à celles de leur créateur et de leur conservateur. Elles ne peuvent donc avoir naturellement d'autre fin principale que sa gloire, ni d'autrFïïn^seconde que leur propre conservation et celle des autres, mais toujours par rapport à celui qui leur donne l'être. Car enfin il me paraît incontestable que Dieu, ne pouvant vouloir que les volontés qu'il crée aiment davantage un moindre bien qu'un plus grand bien, c'est-à-dire qu'elles aiment davantage ce qui est moins aimable que ce qui est plus aimable, il ne peut créer aucune créature sans la tourner vers lui- môme et lui commander de l'aimer plus que toutes choses, quoiqu'il puisse la créer libre et avec la puissance de se détacher et de se détourner de lui.
III. Comme il n'y a proprement qu'un amour en Dieu, qui est l'amour de lui-même, et que Dieu ne peut rien aimer que par cet amour, puisque Dieu ne peut rien aimer que par rapport à lui, aussi Dieu n'imprime qu'un amour en nous, qui est l'amour du bien en général ; et nous ne pouvons rien aimer que par cet amour, puisque nous ne pouvons rien aimer qui ne soit ou qui ne paraisse un bien. C'est l'amour du bien en général qui est le principe de tous nos amours particuliers, parce qu'en effet cet amour n'est que notre volonté; car, comme j'ai déjà dit ailleurs, la volonté n'est autre chose que l'inipressiôn continuelle de l'auteur de la nature, * qui porte l'esprit de l'homme vers le bien en général. Certainement il ne faut pas s'imaginer que cette puissance que nous avons d'aimer vienne ou dépende de nous : il n'y a que la puissance de mal aimer, ou plutôt de bien aimer ce que nous ne devons point aimer, qui dépende àe nous, parce qu'étant libres, nous pouvons déterminer, et nous déterminons, en effet, à des biens particuliers, et par conséquent à de faux biens, le bon amour que Dieu ne cesse point d'imprimer