IV
à la conservalioa de sa vie. On a quelque peine à croire qu'Adam ne trouvait point avant son péché que les fruits fussent agréables à la vue el délicats au goût après ce qu'en dit l'Écriture, et que cette économie si juste el si merveilleuse des sens et des passions pour la conservation du corps, soit une corruption de la nature plutôt que sa première institution ^.
Sans doute la nature est présentement corrompue : le corps agit avec trop de force sur l'esprit. Au lieu de lui représenter ses besoins avec, respect, il le tyrannise et Tarrache à Dieu, à qui il doit être inséparablement uni, et il l'applique sans cesse à la recherche des choses sensibles qui peuvent être utiles à sa conservalion. L'esprit est devenu comme matériel et comme terrestre après le péché. Le rapport et l'union étroite qu'il avait avec Dieu s'est perdue : je veux dire que Dieu s'est retiré de lui autant qu'il le pouvait, sans le perdre et sans l'anéantir. Mille désordres se sont suivis de l'absence ou de l'éloignement de celui qui le conservait dans l'ordre; et, sans faire une plus longue déduction de nos misères, j'avoue que l'homme est corrompu en toutes ses parties depuis sa chute.
Mais cette chute n'a pas détruit l'ouvrage de Dieu. On reconnaît toujours dans l'homme ce que Dieu y a mis; et sa volonté immuable, qui fait la nature de chaque chose, n'a point été changée par l'inconstance et la légèreté de la volonté d'Adam. Tout ce que Dieu a voulu, il le veut encore; et parce que sa volonté est . efficace, il le fait. Le péché de l'homme a bien été l'occasion de cette volonté de Dieu qui fait Tordre de la grâce. Mais la grâce n'est point contraire à la nature : Tune ne détruit point l'autre, parce que Dieu ne combat pas contre lui-même; il ne se repent jamais, el
* Voy. le ch. v du premier liv.
sa sagesse n'ayant point de bornes, ses ouvrages n'auront point de fin.
La volonté de Dieu qui fait Tordre de la grâce est donc ajoutée à^ la volonté qui fait l'ordre de la nature pour la réparer <et non pas pour la changer. Il n'y a dans Dieu que ces deux volontés générales, et tout ce qu'il y a dans la terre de réglé dépend de Tune ou de l'autre de ces volontés. On reconnaîtra dans la suite que les passions sont très-réglées, si on ne les considère que par rapport à la conservation du corps, quoiqu'elles nous trompent dans certaines rencontres rares et particulières, auxquelles la cause universelle n'a pas voulu remédier. Il faut donc conclure que les passions sont de l'ordre de la nature, puisqu'elles ne peuvent être de l'ordre de la grâce.
Il est vrai que si l'on considère que le péché du premier homme a changé l'union de l'âme et du corps en dépendance, et qu'il nous a privés du secours d'un Dieu toujours présent et toujours prêt à nous défendre, on peujt dire que c'est le péché qui est la cause de l'attachement que nous avons aux choses sensibles, parce que le péché nous a détachés de Dieu, par lequel seul nous pouvons nous délivrer de leur servitude. ' Mais sans nous arrêter davantage à la recherche dé la première cause des passions, examinons leur étendue, leur nature, leurs causes, leur fin, leur usage, leurs défauts et tout ce qu'elles renferment.