LIVRE CINQUIEME
produites par d'autres cause;^, on reconnaîtra que ce n'est pas sans raison qu'on sépare des choses qui sont inséparables par leur nature.
Les hommes ne sont capables de sensations et d'imaginations que parce qu'ils sont capables de pures intellections, les sens et l'imagination étant inséparables de l'esprit; et néanmoins personne ne trouve à redire que Ton traite séparément de ces facultés de l'âme, quoiqu'elles soient naturellement inséparables.
Enfin les sens et l'imagination ne diffèrent pas davantage de l'entendement pur que les passions diffèrent des inclinations. Ainsi il fallait séparer ces deux dernières facultés comme on a coutume de séparer les trois premières, afin de faire mieux discerner ce que l'âme reçoit de son auteur par rapport au corps d'avec ce qu'elle tient de lui sans ce rapport. Le seul inconvénient qui naîtra naturellement de cette séparation de deux choses naturellement unies sera, comme il arrive toujours dans de pareilles occasions, la nécessité de répéter quelque chose de ce qu'on a déjà dit.
L'homme est un, quoiqu'il soit composé de plusieurs parties; et l'union de ces parties est si étroite qu'on ne peut le toucher en un endroit qu'on ne le remue tout entier. Toutes ses facultés se tiennent et sont tellement subordonnées qu'il est imposssible d'en bien expliquer quelqu'une sans dire quelque chose des autres. Ainsi, en tâchant de se faire un ordre pour éviter la confusion, l'on se trouve obligé de répéter. Mais il vaut mieux répéter que de confondre, parce qu'il faut se rendre intelligible ; et dans cette nécessité de répéter, ce qui se peut faire de mieux est de répéter sans ennuyer.
Les passions de l'âme sont des impressions de l'auteur de la nature, lesquelles nous inclinent à aimer notre corps et tout ce qui peut être utile à sa conser-
valion ; comme les inclinations naturelles sont des impressions de l'auteur Sie la nature, lesquelles nous portent principalement à Taimer comme souverain bien et notre prochain sans rapport au corps. . La cause naturelle ou occasionnelle de ces impressions est le mouvement des esprits animaux qui se répandent dans le corps pour y produire et pour y entretenir une disposition convenable à l'objet que l'on aperçoit, afm que l'espril et le corps s'aident mutuellement dans cette rencontre; car c'est par l'action continuelle de Dieu que nos volontés sont suivies de tous les mouvements de notre corps qui sont propres pour les exécuter^ et que les mouvements de notre corps, lesquels s'excitent machinalement en nous par la vue de quelque objet, sont accompagnés d'une passion de notre âme qui nous incline à vouloir ce qui
( paraît alors utile au corps. G^est cette impression efficace et continuelle de la volonté de Dieu sur nous qui nous unit si étroitement à une portion de la matière ; et si cette impression de sa volonté cessait un moment, nous serions dès ce moment délivrés de la dépendance où nous sommes de tous les changements qui arrivent
. k notre corps..
/ Car on ne peut comprendre comment certaines gens is V - s'imaginent qu'il y a une liaison absolument nécessaire entre les mouvements des esprits et du sang et les émotions de l'âme. Quelques petites parties de la bile se remuent dans le cerveau avec quelque force ; donc il est nécessaire que l'âme soit agitée de qiïelque passion, et que cette passion soit plutôt la colère que Tamour. Quel rapport peut-on concevoir entre l'idée des défauts d'un ennemi, une passion de mépris ou de haine, et entre le mouvement corporel des parties du sang qui heurtent contre quelques parties du cerveau? Comment se peut-on persuader que les uns dépendent des
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autres , et que l'union ou Talliance de deux choses | aussi éloignées et aussi inalliables que l'esprit et la \\ matière puisse ôrte causée et entretenue d'une autre I "^^ manière que par la volonté continuelle et toute-puis- ( santé de l'auteur de la nature ?
Ceux qui pensent que les corps se communiquent nécessairement et par eux-mêmes leur mouvement dans le moment de leur rencontre, pensent quelque chose de vraisemblable. Car enfin ce préjugé, a quelque fondement. Les corps semblent avoir essentiellement rapport aux corps *. Mais l'esprit et le corps sont deux genres d'êtres si opposés, que ceux qui pensent que les émotions de l'âme suivent nécessairement les mouvements des esprits et du sang, pensent une chose qui n'a pas la moindre apparence. Il n'y a certainement que Texpérience que nous sentons dans nous-mêmes de l'union de ces deux êtres, et Tignorance des opérâtlions continuelles de Dieu sur ses créatures, qui nous . ' fasse imaginer d'autre cause de l'union de notre âme l| avec notre corps que la volonté de Dieu totijours efficace, l ^
Il est difficile de déterminer positivement si ce rapport ou cette alliance des penséesde l'esprit de l'homme avec les mouvements de son corps est une peinfe de son péché ou un don de la nature ; et quelques personnes croient que c'est prendre parti trop légèrement que d'embrasser une de ces opinions plutôt que l'autre. On sait bien que l'homme, avant son péché, n'était point l'esclave mais le maître absolu de ses passions, et qu'il arrêtait sans peine par sa volonté l'agitation des esprits qui les causaient. Mais on a de la peine à se persuader que le corps ne sollicitait point l'âme du premier homme à la recherche des choses qui étaient propres
1 Voy. ci-dessus liv. VI, ch. m de la deuxième part, de la Méthode.