‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 8 sur 229 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Il ne faut donc pas s'étonner de l'aveuglement des hommes qui vivaient dans les siècles passés, pendant lesquels l'idolâtrie régnait dans le monde, ou de ceux qui vivent maintenant, et qui ne sont point encore éclairés par la lumière de TÉvangile. Il fallait que la sagesse éternelle se rendît enfin sensible pour instruire des hommes qui n'interrogent que leurs sens. Il y avait quatre mille ans que la vérité parlait à leur esprit ; mais, ne rentrant point dans eux-mêmes, ils ne l'entendaient pas : il fallait qu'elle parlât à leurs oreilles. La lumière qui éclaire tous les hommes luisait dans leurs ténèbres sans les dissiper, ils ne pouvaient même la regarder; il fallait que la lumière intelligible se voilât et se rendît visible; il fallait que le Verbe se fît chair, et que la sagesse cachée et inaccessible aux hommes charnels les instruisît d'une manière charnelle, camaliter, dit saint Bernard *. La plupart des hommes, et principalement les pauvres, qui sont le plus digne objet de la miséricorde et de la providence du Créateur, ceux qui sont obligés de travailler pour gagner leur vie, sont extrêmement grossiers et stupides : ils n'entendent que parce qu'ils ont des oreilles, et ils ne voient que parce qu'ils ont des yeux. Ils sont incapables de rentrer en euxmêmes par quelque efTort d'esprit, pour y interroger la vérité dans le silence de leurs sens et de leurs passions. Ils ne peuvent s'appliquer à la vérité, parce qu'ils ne peuvent la goûter ; et souvent ils ne s'avisent pas môme de s'y appliquer, parce qu'ils ne s'avisent pas de s'appHquer à ce qui ne les touche pas. Leur volonté inquiète et volage tourne incessamment la vue de leur esprit vers tous les objets sensibles qui leur plaisent et qui les divertissent par leur variété ; car la multiplicité et la diversité des biens sensibles sont cause que l'on en reconnaît

* Serm. 39, de natali Dominù

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