LIVRE CINQUIEME. t&t
Cette émotion sensible de Tâme accompagne toujours ce mouvement d'esprits, afin qu'elle prenne part à tout ce qui touche le corps; de même que le mouvement des esprits s'excite dans le corps dès que l'Âme est portée vers quelque objet. L'âme étant unie au corps et le corps à l'âme, leurs mouvements sont réciproques.
La sixième sont les sentiments différents d'amour, d'aversion, de joie, de désir, de tristesse, causés non par la vue intellectuelle du bien ou du mal, comme ceux dont on vient de parler, mais par les différents ébranlements que les esprits animaux causent dans le cerveau.
La septième est un certain sentiment de joie, ou plutôt de douceur intérieure, qui arrête l'âme dans sa passion et qui lui témoigne qu'elle est dans l'état où il est à propos qu'elle soit par rapport à l'objet qu'elle considère. Cette douceur intérieure accompagne généralement toutes les passions, celles qui naissent de la vue d'un mal aussi bien que celles qui naissent de la vue d'un bien, la tristesse comme la joie. C'est cette douceur qui nous rend toutes nos passions agréables, et qui nous porte à y consentir et à nous y abandonner. Enfin c'est cette douceur qu'il faut vaincre par la douceur de la grâce et par la joie de la foi et de la raison ; car, comme la joie de l'esprit résulte toujours de la connaissance certaine ou évidente que l'on est dans le meilleur état oîi l'on puisse être par rapport aux choses qu'on aperçoit, ainsi la douceur des passions est une suite naturelle du sentiment confus que l'on a qu'on est dans le meilleur état où l'on puisse être par rapport aux choses que l'on sent. Or il faut vaincre, par la joie de l'esprit et par la douceur de la grâce, la fausse douceur de nos passions qui nous rend esclaves des biens sensibles.
Toutes ces choses que nous venons de dire se rencontrent dans toutes les passions, si ce n'est lorsqu'elles s'excitent par des sentiments confus et que l'esprit n'aperçoit point ni de bien ni de mal qui les puisse causer, car alors il est évident que les trois premières choses ne s'y rencontrent point.
On voit aussi que toutes ces choses ne sont point libres^ qu'elles sont eu nous sans nous, et même malgré nous, depuis le péché, et qu'il n'y a que le consentement de notre volonté qui dépende véritablement de nous. Mais il semble à propos d'expliquer plus au long toutes ces choses et de les rendre plus sensibles par quelques exemples.
Supposons donc qu'un homme reçoive actuellement quelque affront, ou qu'étant naturellement d'une inaagination forte et vive ou échauffée par quelque accident, comme par une maladie ou par une retraite de chagrin et de mélancolie, il se figure dans son cabinet que tel, qui ne pense pas même à lui, est en état et dans la volonté de lui nuire, la vue sensible ou l'imagination du rapport des actions de son ennemi avec ses propres desseins sera la première cause de sa passion.
Il n'est pas même absolument nécessaire que cet homme reçoive ou s'imagine recevoir quelque affront, ou trouver quelque opposition dans ses desseins, afin que le mouvement de sa volonté reçoive quelque nouvelle détermination : il suffit pour cela qu'il le pense par l'esprit ëeul et sans que le corps y ait de part. Mais comme cette nouvelle détermination ne serait pas une détermination de passion, mais une pure inclination trèâ-faible et très-languissante, il faut plutôt supposer que cet homme souffre actuellement quelque grande opposition dans ses desseins, ou qu'il s'imagine fortement qu'on lui en doit faire, que d'en sup-