‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 91 sur 229 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Que les plaisirs et les mouvements des passions nous engagent dans l'erreur à l'égard du bien^ et qu'il faut y résister sans cesse. Manière de combattre le libertinage. .

Toutes les choses que nous venons d'expliquer des passions en général ne sont point libres; elles sont en nous sans nous, et il n'y a que le seul consentement de noire volonté qui dépende absolument de nous. La vue du bien est naturellement suivie du mouvement ^ d'amour, du sentiment d'amour, de l'ébranlement du cerveau et du mouvement des esprits, d'une nouvelle émotion de l'âme qui augmenté le premier mouvement d'amour, d'un nouveau sentiment de l'âme qui augmente le premier sentiment d'amour, et enfin du sentiment de douceur qui récompense l'âme de ce que le corps est dans l'état où il doit être. Toutes ces choses se passent dans l'âme et dans le corps naturellement et machinalement, je veux dire sans qu'elle y ail part, et il n'y a que notre seul consentement qui soit véritablement de nous. C'est aussi ce consentement qu'il faut régler, qu'il faut conserver litre, malgré tous les efforts des passions. C'est à Dieu seul à qui il faut soumettre sa liberté : il ne faut se rendre qu'à la Voix de l'auteur de la nature, à l'évidence intérieure, aux reproches secrets de sa raison. Il ne faut consentir que lorsqu'on voit clairement que l'on ferait mauvais usage

de sa liberté si l'on ne voulait pas consentir; c'est là la principale règle qu'il faut observer pour éviter Terreur et le péché.

II n'y a que Dieu seul qui nous fasse voir avec évidence que nous devons nous rendre à ce qu'il souhaite de nous; il ne faut donc être esclave que de lui seul. Il n'y a point d'évidence dans les attraits et les caresses, dans les menaces et les frayeurs que les passions causent en nous; ce ne sont que des sentiments confus et obscurs auxquels il ne se faut point rendre. Il faut attendre qu'une lumière plus pure nous éclaire, que ces faux jours des passions se dissipent, et que Dieu parle. Il faut rentrer en nous-mêmes et chercher en nous celui qui ne nous quitte jamais et qui nous éclaire toujours. Il parle bas, mais sa voix est distincte; il éclaire peu, mais sa lumière est pure. Non, sa voix est aussi forte qu'elle est distincte ; sa lumière est aussi vive et aussi éclatante qu^elle est pure ; mais nos passions nous tiennent toujours hors de chez nous, et par leur bruit et leui*s ténèbres elles nous empêchent d'être instruits de sa voix et éclairés de sa lumière. Il parle même à ceux qui ne l'interrogent pas ; et ceux que les passions ont emportés le plus loin entendent néanmoins quelques-unes de ses paroles ; mais des paroles fortes, menaçantes et terribles, plus perçantes qu'une épée à deux tranchants, qui pénètre jusque dans les replis de l'âme, et qui discerne les pensées et les mouvements du cœur ; car tout est à découvert devant ses yeux, et il ne peut voir les dérèglements des pécheurs sans leur en faire intérieurement de sanglants reproches ^ Il faut donc rentrer dans nous-mêmes et nous rapprocher de lui. Il faut l'interroger, récoutec et lui obéir; car si nous récoutons toujours, nous ne serons jamais trom-

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pés; et si nous lui obéissons toujours, nous ne serons jamais assujettis à l'inconstance des passions et aux misères dues au péché.

Il ne faut pas s'imaginer, comme certains esprits forts que l'orgueil des passions a réduits à la condition des bêtes, et qui, ayant longtemps méprisé la loi de Dieu, semblent enfin n'en connaître plus d'autre que celle de leurs passions infSLmes; il ne faut pas^ dis-je, s'imaginer, comme ces hommes de chair et de sang, que ce soit suivre Dieu et obéir à la voix de l'auteur de la nature, que de suivre les mouvements de ses passions et obéir aux désirs secrets de son cœur. C'est là le dernier aveuglement; c'est, selon saint Paul, la peine temporelle de l'impiété et de l'idolâtrie, c'est-àdire la punition des plus grands crimes ^. En effet, cette peine est d'autant plus grande qu'au lieu d'apaiser la colère de Dieu, comme toutes les autres punitions de ce monde, elle l'irrite et l'augmente sans cesse jusqu'au jour terrible auquel cette juste colère éclatera sur les pécheurs.

Cependant leurs raisonnements ne manquent pas de vraisemblance, ils semblent fort conformes au sens commun, ils sont favorisés des passions, et toute la philosophie de Zenon ne saurait sans doute les détruire. Il faut aimer le bien, disent-ils; le plaisir est le caractère que la nature a attaché au bien, et c'est par ce caractère, qui ne peut être trompeur puisqu'il vient de Dieu, que nous le discernons du mal. U faut fuir le mal, disent-ils encore, la douleur est le caractère que la nature a attaché au mal ; et c'est par ce caractère, qui ne peut être trompeur puisqu'il vient de Dieu, que nous le discernons du bien. On goûte du plaisir quand on s'abandonne à ses passions ; on sent de la peine et

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de la douleur quand on y résiste. Donc l'auteur de la nature veut que nous nous abandonnions à nos passions et que nous n'y résistions jamais, puisque le pUisir et la douleur qu'il nous fait sentir dans ces rencontres sont des preuves certaines de ses volontés sur nous. C'est donc suivre Dieu que de suivre les désirs de son cœur, et c'est obéir à sa voix que de se rendre à cet instinct de la nature qui nous porte à satisfaire nos sens et nos passions* C'est de cette sorte qu'ils raisonnent et qu'ils se confirment dans leurs opinions infâmes. C'est ainsi qu'ils tâchent de se mettre à couvert des re* proches secrets de leur raison, et Dieu permet pour punition de leurs crimes qu'ils s'éblouissent de ces fausses lumières. Trompeuses lumières qui les aveuglent au lieu de les éclairer, mais qui les aveuglent d'un aveuglement qu'ils ne sentent point et dont ils ne souhaitent pas même d'être guéris. Dieu les livre à un sens réprouvé; il les abandonne aux désirs de leur cœur, à des passions honteuses, à des actions indignes de l'homme, comme parle TÉcriture, afin qu'après s'être engraissés dans leurs débauches ils soient dans toute l'éternité les victimes du sacrifice de sa colère.

Mais il faut délier le nœud de lu difficulté qu'ils pro* posent. La secte de Zenon n'ayant pu ledélier l'a coupé d'abord en niant que le plaisir fût un bien et que la douleur fût un mal. Mais cette défaite est bien cavalière pour des philosophes, et je ne crois pas qu'elle fasse changer de sentiment ceux qui reconnaissent par expérience qu'une grande douleur est une grande misère. Ainsi Zenon et toute la philosophie païenne ne peut résoudre la difficulté proposée par les épicuriens, et il faut avoir recours à une autre philosophie plus solide et plus éclairée.

Il est vrai que le plaisir est bon et que la douleur est mauvaise ; que c'est le plaisir et la douleur que

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l'auteur de la nature a attaché à Tusage de certaines choses qui nous fait juger si elles sont bonnes ou si elles sont noauvaises, que nous devons user des bonnes et fuir les mauvaises, et suivre presque toujours les mouvements des passions. Tout cela est vrai, mais cela ne regarde que le corps. Il faut presque toujours se laisser conduire h ses passions et à ses désirs pour conserver son corps et pour continuer longtemps une vie semblable à celle des bêtes. Les sens et les passions ne nous sont donnés que pour le bien du corps. Le plaisir sensible est le caractère que la nature a attaché à l'usage de certaines choses, afin que, sans avoir la j)eine de les examiner par la raison, nous nous en servissions pour la conservation du corps, mais non pas afin que nous les aimassions. Car nous ne devons aimer que ce que nous reconnaissons très -certainement par la raison être notre bien.

Nous sommes raisonnables, et Dieu qui est notre bien ne veut pas de nous un amour aveugle, un amour d'instinct, un amour pour ainsi di^e forcé ; mais un amour de choix, un amour éclairé, un amour qui lui assujettisse notre esprit et notre cœur. Il nous porte à l'aimer en nous faisant connaître par la lumière qui accompagne la délectation de sa grâce qu'il est notre bien ; mais il nous porte au bien du corps seulement par instinct et par un sentiment confus du plaisir, parce que le bien du corps ne mérite pas l'application de notre esprit ni l'usage de notre raison.

De plus, notre corps n'est pas nous ; c'est une fehosc qui nous appartient, mais sans laquelle, absolument parlant, nous pouvons subsister. Le bien de notre corps n'est donc pas notre bien. Les corps ne peuvent être le bien que des corps. Nous pouvons en user pour notre corps, mais nous ne devons pas nous y attacher. Notre âme a aussi son bien, savoir ce bien seul qui est

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au-dessus d'elle, qui seul la conserve, et qui seul produit en elle des sentiments de plaisir ou de douleur. Car enfin tous les objets de nos sens sont par euxmêmes incapables de se faire sentir ; et il n'y a que Dieu qui nous apprienne qu'ils sont présents, par les sentiments qu'il nous en donne. Et c'est ce que les philosophes païens ne comprenaient pas.

Nous pouvons et nous devons aimer ce qui est capable de nous faire sentir du plaisir, je l'avoue. Mais c'est par cette raison-là que nous ne devons aimer que Dieu, parce qu'il n'y a que Dieu qui puisse agir dans notre âme, et que les objets sensibles ne peuvent au plus que remuer les organes de nos sens. Mais qu'importe, direz-vous, de quelle part viennent ces sentiments agréables I je veux les goûter. Ingrat que vous êtes I reconnaissez la main qui vous comble de biens. Vous exigez d'un Dieu juste des récompenses injustes ; vous voulez qu'il vous récompense pour des crimes que vous commettez contre lui, et dans le temps même que vous les commettez. Vous vous servez de sa volonté immuable, qui e§t l'ordre et la loi de la nature, pour arracher de lui des faveurs que vous ne méritez pas, car vous produisez avec une adresse criminelle, dans votre corps, des mouvements qui Tobligentà vous faire goûter de toutes sortes de plaisirs. Mais la mort corrompra ce corps; et Dieu, que vous avez fait servir à vos injustes désirs, vous fera servir à sa juste colère, il se moquera de vous à son tour.

Il est vrai que c'est une chose bien fâcheuse que la possession du bien du corps soit accompagnée du plaisir, et que la possession du bien de l'âme soit souvent jointe à la peine et à la douleur. On peut croire que c'est un grand dérèglement, par cette raison que le plaisir étant le caractère du bien, comme la douleur celui du mal, nous devrions sentir inflniment plus de

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